Un travail globalement très intéressant, toute la partie historique sur les origines et les multiples formes qu'a pu connaître la Russie est bien expliqué, avec un ton assez léger et quelques touches d'humour par-ci par-là toujours appréciables. Le dessin s'inscrit dans le même ton et sert avec brio la clarté et la fluidité de l'ensemble.
On peut regretter quand même le manque de quelques figures extrêmement importantes qui ont marqué et façonné la Russie moderne au XIX° début XX° siècle.
Je pense à l'immense Dostoïevski, l'artiste qui a sans doute su le mieux incarner l'âme de son pays et raconter la société russe de son époque, pour sa révolution littéraire mais aussi pour ses déboires politiques avec sa condamnation à mort et ses années au bagne.
Je pense à Raspoutine, une des figures les plus troubles et les plus fascinantes de l'histoire russe, personnage central des enjeux qui vont emmener le passage de la Russie tsariste à la Révolution communiste.
Je pense avec lui à Nicolas II, le dernier "Tsar de toutes les Russies". La fin des Romanov est à peine mentionnée sur 1 ou 2 cases, alors qu'elle marque la fin de siècles d'Histoire, et que les multiples enjeux qui y mènent sont fascinants (le caractère de Nicolas, l'influence de Raspoutine, les ingérences étrangères, les erreurs de la guerre, les répressions sociales).
Je pense à Eisenstein, un des cinéastes les plus importants de l'Histoire du Cinéma, véritable révolutionnaire formel, considéré comme le véritable inventeur du montage. Et à travers lui les décennies de médias de propagande qui ont malgré tout permis à d'immenses artistes de s'affirmer (Kalatozov), d'autres à devoir s'exiler (Tarkovski). Tous pourtant profondément amoureux de la Russie.
On pourrait penser à d'autres, mais ceux-ci en particulier sont symptomatiques d'un manque criant dans l'ouvrage, celui d'un intérêt pour ce que Dostoïevski a contribué à faire appeler "l'âme russe", et qui est pourtant déterminant afin de lier avec davantage de profondeur l'histoire de la Russie avec son présent à travers le cœur du sujet : les Russes.
Et puis surtout, le plus gros point noir de l'ouvrage, c'est sa fin et le traitement partisan de la partie la plus moderne traitant du conflit en Ukraine. C'est ici qu'on ressent véritablement le biais idéologique de ses auteurs.
Alors que pour les époques précédentes ils s'évertuaient tant bien que mal à faire voir les deux versants des situations politiques complexes qui ont agité le XX° siècle (je pense en particulier à la Guerre Froide et la période post-effondrement de l'URSS), il semblerait que toute volonté d'impartialité ou même de réel travail déontologique journalistique ou historique approfondi les ai désertés sur le traitement du sujet final.
On passe directement de Maïdan à l'invasion de l'Ukraine, qui n'est que ici que motivée par les ambitions impérialistes et tsaristes de Poutine.
Pas un mot sur les motifs avancés par la Russie et qui les ont poussés à lancer cette opération, ne serait-ce que pour les évoquer et les mettre en question en montrant les deux versions de l'histoire. Pas un mot sur le massacre des populations russes massives présentes dans le Donbass qui se sont accentuées vers la fin des années 2010. Pas un mot sur les pressions de l'OTAN et de l'UE pour faire basculer l'Ukraine avec eux et l'éloigner toujours plus de la Russie.
Cela aurait mérité d'être évoqué, sans en faire l'apologie bien évidemment, mais de façon à bien saisir les enjeux multiples et infiniment plus complexes de ce conflit que ce que voudrait nous faire croire cet ouvrage. Il est toujours bon de se mettre à la place de l'autre, pour tenter de le comprendre (et comprendre n'est pas excuser ou cautionner), et se donner une chance d'appréhender vraiment la complexité des situations qu'il serait illusoire de croire pouvoir cerner sans prendre en compte les différentes parties qui la composent.
Dommage pour cette fin bâclée et partisane qui vient un peu gâcher cet énorme travail qui, pourtant, partout ailleurs, semblait résulter d'un véritable travail de fond pour approcher au mieux, sinon la vérité, au moins la véracité historique d'une nation au passé et au présent tortueux et par-là même infiniment, et passionnément, complexe.