Remarquée pour Le Prince et la couturière, récompensée au festival d’Angoulême de 2019, l’autrice américaine Jen Wang avait déjà publié chez nous, IRL, Dans la vraie vie, mais qui était passé inaperçu. Revenant de l’Oubli grâce à une nouvelle édition concoctée par Akileos, agrémentée d’un sticker sur la couverture pour rappeler que la bande-dessinée a été faite par l’autrice de Le Prince et la couturière, cette ressortie aurait pu paraître opportuniste si elle ne permettait pas de découvrir une œuvre singulière, assurément moderne, passée sous les radars.
Le propos du Prince et la couturière était évidemment de son temps, mais se déployait à travers un conte moyenageux mais étincelant, abordant la question de l’identité, subie ou réinventée. Pour cet ouvrage, si Jen Wang adapte une nouvelle de Cory Doctorow, écrivain technophile et libertaire, on retrouve les prémisses de ce thème, mais en se basant sur les potentiels du virtuel.
Anda est ainsi une jeune adolescente, qu’on devine renfermée, timide, avec quelques kilos en trop par rapport à la norme. Suite à une présentation en cours, elle décide de rejoindre une guilde féminine, le clan Fahrenheit, pour un jeu en ligne, Coarsegold Online. Sur le jeu elle se crée un avatar de guerrière, une jeune femme forte et fière, Kali Destroyer, qui va vite apprendre à manier la lame comme personne. Elle attire l’attention de Sergent, consœur comme elle, combattante régulière et qui lui propose de l’assister dans sa « mission ». Il s’agit d’exterminer les « gold farmers », des avatars crées et programmés pour récolter les ressources du jeu ensuite revendus contre de l’argent réel aux joueurs pressés ou trop fainéants pour se constituer un pécule et avancer dans la progression.
Mais si ces « gold farmers » sont bien des cibles faciles pour Kali Destroyer et Sergent, car tout entièrement tournés vers le pendant économique du jeu plutôt que sur le modèle de l’aventurier.e, Anda va comprendre que des individus bien réels sont derrière ces comptes. C’est le cas de Raymond (son nom en cours de langue anglaise), qui va l’aider à mieux comprendre une activité populaire de l’autre côté du globe, en Chine, où les travailleurs sont exploités.
IRL, Dans la vraie vie, brasse donc plusieurs sujets, avec une gravité pondérée par un ton doux et humaniste. Celui de la confiance en soi en est un, des relations à créer ou entretenir avec les autres en est un autre, mais le fonds du livre est bien l’exploitation de la condition ouvrière, fut-elle numérique, et des avantages sociaux à défendre. Le récit ne verse pas dans l’angélisme de l’occidental donneur de leçons, c’est même une fausse piste clairement utilisée ici. Anda veut bien faire, grâce à son optimisme adolescent bien que timide, et c’est depuis de son point de vue tout en humanité, avec ses quelques faiblesses, que l’ouvrage arrive à capturer l’attention du lecteur, embarqué dans une histoire virtuelle mais touchante.
Il faut d’ailleurs souligner son exploitation du jeu vidéo, sans les clichés, sans les controverses habituelles. Cory Doctorow et Jen Wang sont à l’aise avec le principe de ces mondes virtuels, de ce qu’ils offrent à ceux qui s’immergent dedans, tout en laissant entrevoir quelques points plus problématiques, mais qui tiennent essentiellement dans la manière d’interpréter comment on s’accapare de tels univers. Entre Sergent et Raymond, il y a tout un monde vidéoludique et pourtant réel, de la guerrière cynique au travailleur exploité.
L’oeuvre n’explicite pas le sexisme qui oblige les femmes à créer des guildes qui leur sont réservées pour s’offrir des espaces de sécurité et d’expression personnels et collectifs. Mais le potentiel de la création de nouvelles identités pour se donner la confiance nécessaire dans le monde virtuel ou réel est bien présenté, de même que l’importance des relations sociales, à tous les tableaux, où le harcèlement reste un problème combattu.
Un traitement convaincant du virtuel, même si mal exploité dans le trait de Jen Wang, dont les décors et les environnements simples et basiques restent un point faible, comme dans Le Prince et la couturière. Mais l’autrice se distingue surtout par son trait aérien, souple, proche du dessin animé. La véritable force de la dessinatrice reste ses personnages, aux expressions exagérées mais jamais caricaturales, proches du cartoon. Une certaine candeur s’en dégage, rassurante et bienveillante, malgré les quelques points de frictions rencontrés.
La réedition d’IRL, Dans la vraie vie est donc une nouvelle opportunité de découvrir le travail d’une dessinatrice remarquable, qui ravira un public adolescent mais pas que. L’oeuvre exploite des thématiques rares dans la bande dessinée, et même probablement inédites, au service d’un sous-texte social et économique présent mais pas plombant, à la gravité jamais étouffante. Une bande-dessinée légère, dans le ton ou la forme, mais pourtant d’une évidente intelligence, pour une belle aventure humaine, dans la vraie vie, ou la vie virtuelle, les deux allant de pair avec brio.