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Avant Watchmen, la relecture politique et audacieuse de la figure du super-héros chez Marvel

Le slogan promotionnel utilisé par Panini Comics pour la réedition de cette mini-série culte n’est pas innocent. « Qui nous garde des gardiens ? » est une référence à l’incroyable série Watchmen qui de 1986 à 1987 a révolutionné le regard sur les épisodes de super-héros. Malgré leurs pouvoirs et leurs beaux costumes, ceux-ci pouvaient alors être montrés comme faillibles, et le pouvoir qu’ils ont dans les mains pouvaient les corrompre, parfois avec la conscience de rester dans les clous de l’héroïsme.

C’est ce qui va arriver à l’Escadron suprême, dans ces 12 épisodes (et deux annexes).

Les liens entre ces deux séries sont nombreux. Elles ne sont pas parues chez un petit éditeur indépendant à l’esprit punk, mais bien chez les grandes compagnies que sont Marvel et DC, d’abord avec L’Escadron suprême puis Watchmen chez le second. Avec leurs formats longs de 12 numéros, c’était une belle prise de risque, accordée à deux grands auteurs, le trublion Alan Moore et Mark Gruenwald, moins connu, mais reconnu pour ses aventures de super-héros dont il connaissait tous les détails et toutes les anecdotes.

Pour leur histoire dense et riche, les deux scénaristes devaient puiser dans le patrimoine méconnu des deux firmes. DC Comics freina tout de même Alan Moore, qui créa des héros nouveaux et originaux. Mais Mark Gruenwald put reprendre les personnages de l’Escadron suprême, pastiche de la Ligue de justice du concurrent, héros assez secondaires de l’univers Marvel. Les personnages vivent dans une réalité alternative, ce qui permet donc les plus grandes audaces sans répercussions sur l’univers classique. Mais il ne s’agit pas tant de ce qui peut leur arriver que des thèmes assez audacieux pour l’époque qui sont abordés.

Hyperion, Power Princess, Tom Pouce, Doctor Spectrum et les autres membres de l’équipe sont au bord du gouffre après le dernier événement survenu dans leur pays et dont ils sont responsables. Pour regagner la confiance du public et redresser une Amérique à terre, ils décident de changer d’approche, de ne plus aller chercher le vilain du coin pour échanger les coups de poings, mais de changer la société. Ils veulent mettre à profit leurs compétences au service du bien général, et s’engagent à le faire dans un délai d’un an dans une proclamation officielle où ils dévoilent leurs intentions et leurs identités réelles.

Leur programme est vaste, il ne s’agit rien de moins que de s’attaquer aux principaux fléaux, la criminalité, la maladie, la mort, le chômage, dans ce qu’ils vont appeler le bien-nommé Projet Utopie.

Ils sont volontaires, ils sont déterminés, et ils ont le coeur sur la main. Mais comme le veut l’expression « l’Enfer est pavé de bonnes intentions ». Pour arriver à leurs fins, ils confisquent l’intérêt public pour un temps certes défini, mais qui va à l’encontre des libertés individuelles.

L’intelligence de la série est de le proposer avec nuances, tout n’est pas à jeter, bien au contraire, de belles réussites peuvent faire croire au bien fondé de la démarche. L’Escadron travaille à la réinsertion des prisonniers, à une alimentation globale pour tous ou échange les armes contre des biens. Quelques actes sont critiqués par les locaux, mais les membres sont résilients, veulent convaincre de leurs intentions sur le long terme.

Mais il franchit la ligne jaune avec une des inventions de Tom Pouce, un appareil qui « corrige » les mauvaises intentions. Les criminels sont donc « modifiés ». Et si son usage ne fait pas l’unanimité, il constituera l’un des axes forts de cette saga. Quelques uns de leurs vieux ennemis vont tenter de s’opposer à cet Escadron devenu étatique, mais la principale difficulté sera Nighthawk, l’un des membres fondateurs devenu renégat, qui va progressivement mettre en place un contre-pouvoir souterrain. Mais dans l’un ou l’autre camp la conclusion sera forcément amère.

L’Escadron suprême est donc une série assez innovante, où la politique n’a jamais été à ce point liée à l’action super-héroique. L’une des forces de la série ne tient pas seulement en ses idées, nuancées, argumentées et contre-argumentées, mais aussi en ses personnages. Chacun a sa personnalité, étoffée au fil des épisodes, parfois bouleversée au fil des rebondissements.

Les différents membres vont donc être confrontés à des émotions parfois contradictoires, parfois trop fortes pour eux. Nukléo va devenir fou après s’être illusionné sur le destin de ses parents, irradiés par ses pouvoirs atomiques qui vont les tuer. Doctor Spectrum va sentir le poids lourd de la culpabilité quand son ami et camarade est tué par sa faute. Mais l’une des pires mauvaises décisions est probablement celle de l’Archer doré, qui, par dépit sentimental, va utiliser la machine à reprogrammer les esprits pour rendre sa compagne, Alouette, à nouveau amoureuse de lui…

Des décisions difficiles seront prises, des égarements seront présents, confirmant que ces héros peuvent changer le monde, et ils le veulent, mais n’en restent pas moins des humains faillibles, avec leurs doutes, leurs faiblesses, et autres secrets dans le placard.

La série est intelligente, car elle pose de nombreuses questions, qui vont bien au-delà du simple cadre super-héroique. Ces épisodes abordent ainsi aussi bien la question de la concentration des pouvoirs que des dilemmes moraux, dont l’équation entre la liberté et la sécurité n’est pas la moindre. L’Escadron suprême en arrive à imposer une dictature, qui a ses avantages, comme vu auparavant, et qui se fait sans verser le sang, grâce aux compétences de chacun. Mais qui a évidemment ses contre-parties, comme chaque épisode le présente.

Alors pourquoi cette série audacieuse, politique voire philosophique, n’a-t-elle pas la renommée qu’elle mérite, en dehors de quelques initiés ? Watchmen, on y revient, avait pour lui un univers visuel sombre, assez déconnecté de l’univers super-héroique pour attirer les détracteurs du genre. L’Escadron Suprême assume son ancrage, ses collants et ses héros. Et même s’ils tombent le masque pour se montrer de manière plus honnête devant leurs administrés à convaincre, la série garde ces repères visuels, avec quelques affrontements entre les uns et les autres pour offrir un peu d’action. L’audace du titre est dans son texte, ses dialogues, ses personnalités.

D’autant plus qu’il faut bien reconnaître que la partie visuelle est d’un classicisme assez convenu. Les premiers épisodes avec Bob Hall encré par John Beatty se démarquent encore par un trait plus incisif, mais là encore sans surprises. Les épisodes suivants majoritairement dessinés par Paul Ryan ne permettent pas de distinguer la série du tout-venant des autres séries Marvel. C’est d’un classicisme assez éprouvé, bien dans les tons de l’époque, mais pour une histoire aussi avant-gardiste, il aurait mieux valu la confier à un dessinateur au style plus personnel, et il y en avait beaucoup d’autres dans la compagnie à cette époque (John Byrne, Frank Miller, Bill Sienkiewicz, etc.). D’un trop rapide survol, sans connaître le contenu, le curieux aura l’impression d’une série old school au visuel désuet et fade.

Le dernier épisode de ce recueil offre tout de même une meilleure satisfaction esthétique, bien que Paul Ryan soit toujours aux commandes. Mais ici on devine qu’il a eu plus de temps que pour suivre le rythme de sortie de la maxi-série tandis que les couleurs à la peinture à l’eau (ou s’en rapprochant) sont assez réussies. Squadron Supreme: Death of a Universe

est un épisode spécial publié en octobre 1989, et permet d’apporter un peu plus d’informations sur la fin du Projet Utopie, terminé abruptement dans le douzième épisode, même s’il s’agit aussi d’aller affronter une nouvelle menace et pas des moindres. Il fait partie de la gamme des Graphic Novel de Marvel de l’époque, aux ambitions affirmées. Il était jusque là inédit en France, de même qu’un autre épisode de la série Captain America avec Nighthawk.

Car aussi incroyable que cela puisse être ces épisodes méconnus de l’Escadron suprême ont bien été publiés à l’époque par Lug, malgré le fait que les précédentes apparitions des personnages étaient alors inédites chez nous et que le marché français du comics était plus restreint que maintenant. L’éditeur a tout de même donné leur chance à ces épisodes, très certainement conquis par leur qualité, même s’il les a publiés dans la revue un peu fourre-tout Spidey et qui allait s’arrêter peu de temps après. Quelques couvertures de la revue reprenant l’escadron ont même été réalisées par les auteurs maisons, il me semble reconnaître le trait de Jean-Yves Mitton (auteur du génial Mikros), ce sont donc des exclusivités françaises. Elles ne sont pas reproduites dans ce recueil, mais les originales oui.

Ces numéros de Spidey contenant la série j’ai eu de la chance de les trouver, du moins une grande partie, il y a de ça au moins 15 ans. Et j’avais été soufflé par l’intelligence de cette série, aux questionnements alors inédits face aux autres séries de Marvel. Sa fin, abrupte et amère, m’avait marqué, bien loin du happy end habituel. Elle m’a démontré que le champ des possibles même avec des héros encapés pouvait encore être repoussé, tant que des auteurs talentueux étaient aux commandes. Ce fut une claque, tout simplement.

J’ai bien cru ne jamais avoir la chance de la relire, ou de découvrir les épisodes qui me manquaient. Panini Comics les a réedités en début d’année grâce à la parution du dernier crossover de la firme Marvel, Heroes Reborn, impliquant l’Escadron Suprême (ou du moins une de ses versions). Une opportunité qu’il ne fallait pas manquer pour enfin faire découvrir ces épisodes au plus grand nombre. Et malgré une juste appréhension de ma part (mes souvenirs n’avaient-ils pas embelli cette série?), ces épisodes sont bien audacieux, intelligents et nuancés, malgré son graphisme vieillot et un peu rebutant, mais qu’il faut dépasser. Ils sont bien la preuve que dans le milieu des années 1980 le genre évoluait, mais que Watchmen ou The Dark Knight Returns n’ont pas été les seuls sur le créneau.

Le scénariste Mark Gruenwald considérait cette série comme sa meilleure création, celle dont il était le plus fier. A sa mort en 1996, et conformément à sa volonté, il fut incinéré et ses cendres furent mélangées à l’encre de la première édition en recueil de Squadron Supreme. Un dévouement sur cette série poursuivie jusque dans la mort.

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