"La Brigade" est un roman graphique dense et ambitieux qui ne tient pas vraiment ses promesses. Malgré des qualités graphiques indéniables, la narration et les dialogues souffrent d'une lourdeur insupportable qui assassine -de mon point de vue particulièrment exigeant sur ce point- tout plaisir de lecture.
Commençons par le seul aspect vraiment positif : les dessins sont beaux, parfois très beaux. Le trait de Victor Hussenot se révèle vif, dynamique, fluide. Les couleurs témoignent d'une réelle maîtrise, au point qu'on voudrait encadrer certaines planches et doubles pages pour décorer son salon. Les personnages débordent des cases, les phylactères dégoulinent, les illustrations fourmillent de détails et de références (que l'auteur s'est d'ailleurs permis de lister de manière assez puérile en fin d'ouvrage). Visuellement, personne ne devrait rester indifférent.
Mais parlons maintenant de ce scénario et de cette narration indigestes... Disons le tout de go : cette pseudo-quête initiatique ne présente strictement aucun intérêt. Impossible de comprendre pourquoi il faudrait suivre les tribulations de ce Merlin l'Enchanteur dépressif tentant de renouer avec sa gloire passée. Les autres personnages s'avèrent tout aussi ennuyeux et mal définis : un pseudo-Conan le Barbare, un fantôme à nez pointu surgi de nulle part, un oiseau gribouilleur et une espèce de Pierrot la Lune magicien. Aucune identification possible avec cette galerie de faire-valoir, leurs pérégrinations n'éveillant pas le moindre intérêt. Cette quête concoctée par le fameux magicien Pierrot paraît totalement gratuite et le fil conducteur autour des lettres de l'alphabet atteint des sommets de lourdeur. On se retrouve ainsi à enchaîner d'interminables explications sur une quête mystérieuse (dont on découvre la genèse à travers un ennuyeux et très descriptif flash back , qui m'a personnellement laissé de marbre) et à supporter des pages et des pages de bastons redondantes avec ce barbare des plus caricaturaux.
De manière générale, cette BD souffre d'un didactisme écrasant et d'une immaturité scénaristique navrante au regard du dessin déjà très maîtrisé. Tout est expliqué et décrit ad nauseam – plutôt deux fois qu'une, voire trois fois que deux. Les personnages commentent leurs moindres faits et gestes, les pensées des protagonistes viennent en rajouter une couche au cas où le lecteur n'aurait toujours pas saisi ce qui se passe... Pour couronner le tout, les dialogues oscillent entre le superficiel et l'inutile, alternant entre le style "ado attardé" (le Barbare) et les diatribes de nerd tout aussi immatures et pénibles (les magiciens). Les dernières pages et leur mise en abyme sombrent dans de longs bavardages où s'enchaînent des poncifs sur les concepts de "réalité" et d'"imaginaire" que même un étudiant de première année de philosophie renierait.
Certains maîtres du 9e art comme Manu Larcenet ou Winshluss parviennent à développer des scénarios intelligents et subtils tout en proposant des dessins somptueux, mais dans bien d'autres cas, les bandes dessinées de qualité naissent de la collaboration entre un dessinateur et un scénariste. Les compétences requises dans ces deux domaines diffèrent radicalement, et beaucoup d'auteurs (comme Victor Hussenot) devraient reconnaître leurs limites en s'associant à de vrais scénaristes. Les collaborations seraient -à ne pas en douter- des plus fructueuses et cela éviterait des gâchis de talent graphiques comme celui de ce très indigeste "La Brigade".