Bon, voilà que j’ai commencé à lire. C’est ce qu’il faut quand on a l’intention de critiquer. Alors j’y suis, au début du premier chapitre, et je crois déjà avoir deviné que le père de Shin n’est pas responsable des morts qui lui ont été imputés. Si ma perspicacité – qui n’est que le fruit de l’expérience consécutive à de nooooombreuses déceptions scénaristiques – trouve une réplique dans l’œuvre, je me verrai contraint de charcuter cette dernière pour avoir été trop prévisible.
Ah, voilà que que le premier chapitre approche de sa fin, et l’on suppute les premières thèses d’une fausse accusation. Ce que le fils semblait avoir éludé depuis des décennies et qui, en principe, aurait dû le travailler en quelques occurrences.
Les modalités d’enquête, la progression de l’intrigue, tout ça me rappelait initialement Old Boy ; un polar sympathique, puis lassant, qui n’a jamais été franchement intriguant. Shin, par le plus grand des hasards, sur la ligne de départ de son enquête, franchit un portail espace-temps à travers le brouillard, se retrouvant en 1989, date des événements ayant conduit à la tuerie dont est accusé son père. Remonter le temps pour redécouvrir les drames d’une époque, il y a un peu de Quartier Lointain dans les termes.
Tamura se laisse donc aller à la dérive, suivant les événements, les subissant finalement davantage qu’il ne cherche à influer sur eux. Tout cela pour qu’on découvre à l’arriver que tous ces indices qui désignaient son père, n’étaient qu’une série de malentendus et de fausses pistes semés par un autre. Comment ? Je vous évente l’intrigue ? Aucunement, je vous écris cela alors que je n’en suis qu’au chapitre six.
Mais tout ça est cousu de fil blanc.
La mise en scène, la narration, avec le visage suspect de Sano afin de nous persuader – mal – qu’il est suspect, la drogue ayant conduit à la mort des victimes retrouvée parmi ses effets… on nous flèche si bien le parcours de sa culpabilité que l’on ne peut finalement que deviner son innocence. L’intrigue ne trompe personne si ce n’est elle-même en s’imaginant que son lectorat, acquis d’avance à la thèse de l’innocence de Sano, se laissera berner par toute cette série de manigances scripturales qui ne font en réalité que repousser l’inévitable : attester de l’innocence de Sano.
Et les dessins, qu’est-ce que j’ai à en dire, des dessins ? Trop rien, et ça me désole. Ils ne sont ni excellents ni mauvais, on ne peut même pas dire d’eux qu’ils sont quelconques, car Higashimoto Toshiya atteste d’un style bien à lui, quoi qu’un brin évanescent ; mais ils ne marqueront pas franchement son lecteur. Le paneling banal et prévisible lui aussi n’indispose que mieux à progresser sur le chemin de l’enquête dont on sait qu’elle ne sera qu’une série de révélations qui n’en sont pas.
Tous les personnages sont assez froids et insipides, remplissant le rôle qui leur a été dicté par l’intrigue et les circonstances plutôt que cherchant à s’illustrer pour ce qu’ils sont. Les protagonistes, ici, n’occupent qu’une fonction. Plutôt qu’on nom, on aurait aussi bien pu leur attribuer une étiquette « enquêteur », « suspect n°3 », « témoin crucial » que ce qu’on aurait lu se serait avéré tout aussi transparent.
Shin, dans le passé, admet finalement à Sano qu’il est son fils, s’ensuit une scène où la dramaturgie, à l’image du reste de ce qu’on a pu lire, s’illustre par sa banalité, puis le fils prodige revient à son époque parce que… le brouillard, j’imagine. Contrairement à quartier lointain, modifier ici le passé a eu une incidence sur ce qui fut son présent), de quoi faire jaillir un ressort tragique censé nous perturber.
Aurais-je été à la place de Shin que j’aurais, pour commencer, laissé une lettre anonyme à la police pour la prévenir des modalités du meurtre de l’école élémentaire. J’y aurais mis tous les détails à savoir et ainsi prévenu l’incident. Seulement, Shin a préféré s’inquiéter de savoir si son père ou non était innocent, faisant bien fi du sort de victimes éventuelles - même assurées.
À partir de là, on rajoute du drame en peau de lapin sur du drame aseptisé. La sœur qui ne veut pas avouer à son mari – rescapé de la tuerie – qu’elle est la fille de Sano, une poignardée par-ci, des allers-et-retour passé-présent par-là… le bateau de Thésée nous transporte sur un fleuve sans vague et sans bruit, voguant tout droit sans aller où que ce soit d’autre que là où le tracé des rives l’y conduit.
Et bien entendu, l’assassin laissait des traces très subtiles pour mieux l’accuser et innocenter Sano par ce biais. Des enregistrements vidéos où tout y est détaillé, mais qui pour y croire ? Qui pour y souscrire ? Qui pour ne pas se consterner de preuves matérielles aussi improbables qu’accablantes ? La trame n’a finalement été faite que d’une enquête sans enquête.
La fin ? Mielleuse et poisseuse de bons sentiments, où tout finit bien, comme cela avait été annoncé de longue date. « Des ennuis dans ma vie ? Un père accusé d’un assassinat ? L’opprobre sociale qui en résulte ? La mort de ma femme en couche ?… Oh chouette, un brouillard magique qui me permet de régler tous mes problèmes » aura, à mon sens, été le résumé le plus honnête de ce que j’ai pu lire. C’est d’un ridicule consumé, narré avec un sérieux de pitre, pour se donner des grands airs afin de mieux démontrer que, précisément, le script et ses tenants n’étaient que rembourrés de ces airs, ceux-là étant juste bons à mimer l’épaisseur d’un scénario plat comme une limande.
Le bateau de Thésée qu’on nous présente, qu’il soit ou non le même qu’il était à l’origine après que tout ait été remplacé, n’en demeure pas moins une carcasse de navire branlant et percé de partout à travers la coque. Peut-être aurions-nous mieux fait de nous intéresser à sa flottabilité et la pérennité de son voyage que de se poser des questionnements philosophiques tandis qu’il sombrait sous nos yeux.