Le Bestiaire du crépuscule
6.5
Le Bestiaire du crépuscule

BD franco-belge de Daria Schmitt (2022)

« Voilà la lune qui entre en scène, le rideau se lève, les amis, le spectacle commence ! » … Pour le commun des mortels, le parc est un jardin public animé généralement par le brouhaha joyeux d’enfants qui chahutent, courent et s’amusent, les parents à proximité. Les adultes, quant à eux, s’y détendent dans l’herbe, se promènent, bouquinent ou se retrouvent pour profiter de la quiétude que peut offrir l’espace vert. C’est un lieu de passage et de divertissement inoffensif habité de végétation plus ou moins luxuriante… Mais pour le gardien Providence, c’est un nid hanté de sombres créatures qu’il est le seul à voir. Solitaire mélancolique atteint d’un solide trouble de la rêverie compulsive, il protège les promeneurs et promeneuses, proies qui s’ignorent, des abominations qu’il côtoie.


Après la fable gothique Ornitomaniac en 2017, l’autrice de bande dessinée parisienne Daria Schmitt offre le conte onirique et mélancolique Le Bestiaire du crépuscule. Elle y rend majestueusement hommage au conteur horrifique Howard Phillips Lovecraft et à son univers peuplé de mystérieuses et effroyables créatures. Le diseur de mauvaises aventures chuchote à l’oreille de la dessinatrice et celle-ci l’entend, comme le souligne si bien Philippe Druillet, dessinateur et scénariste de bande dessinée français et ponte de la bande dessinée de science-fiction. Peut-être l’a-t-elle vu en rêve ? Dans ce nouvel opus à la graphie envoûtante, elle se fait en tout cas la fidèle héritière du maître de la littérature horrifique dont elle intègre une nouvelle dans son propre récit.


Daria Schmitt téléporte le lecteur dans un macrocosme obscur et onirique, portail entre deux mondes incompatibles. « Il y a dans l’air quelque chose que je ne connais pas ! » Quelque chose d’indicible, impalpable, se promène sur les lieux et seul Providence flaire le danger qui rôde. La malédiction du gardien est celle d’être le protecteur incompris, c’est son métier, sa mission. Beaucoup le pensent fou, excentrique ou vieux jeu, à commencer par son acariâtre et rationnelle directrice. Mais la raison humaine n’a pas sa place dans les confins de l’imaginaire.


Fatigué mais fasciné par ses visions cauchemardesques, Providence, entouré de trois bonnes fées, seniors et as du tricot et de son compagnon à poil blanc Maldoror, invite à scruter les ténèbres pour y déceler les démons et merveilles invisibles aux yeux des hommes.


La beauté du trait de Daria Schmitt guide le lecteur entre les cimes des arbres décharnés, les chemins de terre et les buissons touffus de hachures. Dans un écho aux gravures du XIXe siècle, certaines illustrations rappellent notamment le travail de Gustave Doré, autant dans le traitement du paysage que dans le détail ou dans les clairs-obscurs.


Par moments, le noir et blanc s’invite dans la couleur et inversement. Les mondes se confondent, s’emmêlent dans une mélancolie et une obscurité des paysages, de la nature. Terrées sous les pieds des innocent.e.s, « rampant sous l’écorce, dissimulé[e]s dans l’eau glauque et les craquelures sombres des vieilles pierres grises », les créatures sortent de leur torpeur diurne à la nuit tombée quand le parc est désert. Les phénomènes étranges se multiplient pourtant en journée et suscitent la curiosité des promeneurs. Leur raison les gardera bien de l’effroyable vérité. Mais quand arrivera l’heure de déloger l’humain ignorant qui les interceptera ? Et si le livre étrange sorti des eaux troubles du lac en était l’origine ? Sans compter sur les services psycho-sanitaires qui débarquent et comptent bien ne pas lâcher d’une semelle Providence et la directrice…


Habituée aux mondes étranges, Daria Schmitt signe là un coup de maître autant dans la graphie que dans la narration. Au tour des lecteurs et lectrices de plonger dans l’univers fantasmagorique de Daria Schmitt et décrypter l’âme des pages du Bestiaire du crépuscule…


Critique à lire sur https://www.unidivers.fr/bestiaire-crepuscule-bd-daria-schmitt/

Créée

le 27 juil. 2022

Critique lue 105 fois

Critique lue 105 fois

3
1

D'autres avis sur Le Bestiaire du crépuscule

Le Bestiaire du crépuscule

Le Bestiaire du crépuscule

9

Presence

2263 critiques

Ces spécimens sont d’une cinglante matérialité !

Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, qui s’apprécie mieux avec une vague idée de la nature des œuvres de l’écrivain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), né dans la ville de...

le 6 juil. 2025

Le Bestiaire du crépuscule

Le Bestiaire du crépuscule

7

Isadelamontalay

1388 critiques

Critique de Le Bestiaire du crépuscule par Isadelamontalay

Parfois brouillonne, cette adaptation graphique d'une nouvelle (mise en abyme dans le récit ) coche toutes les cases lovecraftiennes : l'univers marin, poulpes et poissons, orientalisés pour...

le 18 avr. 2025

Du même critique

Le Bestiaire du crépuscule

Le Bestiaire du crépuscule

8

La BD lovecraftienne de Daria Schmitt

« Voilà la lune qui entre en scène, le rideau se lève, les amis, le spectacle commence ! » … Pour le commun des mortels, le parc est un jardin public animé généralement par le brouhaha joyeux...

le 27 juil. 2022

Heated Rivalry

Heated Rivalry

8

Pas d'idée de titre, mais la série est géniale !

Il n’est pas rare qu’une série crée un engouement tel que ses images inondent les réseaux sociaux. Heated Rivalry du Québécois Jacob Tierney est l’une d’entre elles : sortie en novembre 2025 sur la...

le 14 janv. 2026

Chien de la casse

Chien de la casse

8

Amitié VS Amour

L'histoire de Chien de la casse est plutôt simple : dans l'écrin d'un village un peu paumé en France, l'amitié de deux potes d'enfance, comme cul et chemise, est mise à mal par l'arrivée d'une fille...

le 15 août 2025