Si les critiques qui ne cessent de comparer La vie d'Adèle au Bleu est une couleur chaude sont légion, et qu'elles ont permis à la Bd, éditée dans un format assez peu esthétique et agréable, d'être homologué d'un magnifique " Librement adapté par Abdellatif Kechiche ", la première Bd de Julie Maroh peut, de la même manière que le film, être totalement indépendante et se lire, et se voir, pour ce qu'elle est. Elle est même radicalement opposée au film. Là où le film, magistral à mon sens, présente un art de la mise en scène et du dessin extrêmement efficace pour habiller un enjeu un peu plus facile, Julie Maroh nous offre une effusion de couleur et de bleu, justement nommé, pour habiller un enjeu plus mature et concret. Ce qui diffère énormément, mais n'est pas plus efficace. Derrière une effusion de couleur, le dessin des personnages finit par être lassant, vulgaire et agressif. La quasi-masculinité des personnages, surtout d'Emma, transparaît clairement et est approprié, contribuant ainsi à la placer la relation lesbienne dans un contexte très social et politique, comme le considère Emma elle-même. Aussi la réelle descente aux enfers de Clémentine s'effectuera à partir de l'image où on aperçoit, sur l'écran de télé de leur appartement, la figure d'un Sarkozy triomphant qui semble mettre fin à leur passion, à leur désir, à leur amour.
Déjà, la revendication politique de l'homosexualité, et les messages faciles de l'art (ils exposent leurs œuvres pour faire savoir leur statut sexuel et donner un but social à leur art), je ne suis pas à fond pour. Mais ce qui est dommage, c'est que tout ce contexte nuit à la représentation du désir et du corps. L'univers est concret, on le situe, c'est très bien et ça évite de faire de Julie Maroh une artiste hors de toute réalité. Mais la chaleur des corps, le désir, le sexe et la beauté de deux femmes l'une avec l'autre sont des propos nettement plus exigeants. Derrière la manière de dessiner, ou plus, de colorer, à laquelle j'adhère mal, la matérialité de la relation ne transparaît absolument pas. Là où le film est réel, la Bd est, hélas, trop réaliste pour son propos d'amour éternel et transcendant même la mort. Car si la mise en images est à côté, il est difficile de passer à côté de la force de la narration.
Bien plus mature, plus noire, la Bd passe par la jalousie, le regard des autres bien sûr, pour finir dans la dégénérescence subite du corps et la mort que Kechiche hésitait à aborder. Si j'ai pu être marqué en terme de roman graphique et puis d'amour naissant par Blankets, Manteau de neige, Le bleu est un peu sa relecture éminemment féminine et française, y ajoutant sa touche hélas sociale, mais heureusement tragique et forte sans jamais sombrer dans le pathétique. Car là où, je pense, on commet un non-sens en comparant Le bleu à La vie d'Adèle qui n'a rien à voir, et que le cinéma dessert bien mieux le propos que la bande dessinée, c'est que la Bd est vue par une femme, et le film par un homme.
Par des journaux intimes de quinze ans à trente ans, par la découverte, par la première fois, par les parents et leur honte, par les cris, par la peur, par le premier amour qui est toujours le dernier, Le bleu est une couleur chaude n'aurait pas dû être une histoire de lesbiennes ; il réussit à raconter et à me rendre sensible à une histoire d'amour qui commence et finit en une heure de lecture, quel que soit son destin, par dessus la mort, par dessus l'océan, par-dessus le bleu.