D’emblée, je suis tombé sous le charme de cet univers animalier qui ressuscite à merveille l’enfant en nous qui refuse de mourir. Dans une campagne verdoyante, se côtoient toute une ribambelle d’animaux dont les protagonistes principaux sont la taupe Taupe, le rat Rat, le blaireau Blaireau, la loutre Loutre et le crapaud Crapaud. Parfait pour ceux qui ont de problèmes à mémoriser les noms ! Dans sa première partie, l’histoire est simplissime et peu importe s’il ne se passe rien d’exceptionnel, l’authenticité et la bienveillance des personnages remportent l’adhésion. Certains esprits grincheux pourront trouver ça mièvre, et pourtant, par une sorte de magie, la mayonnaise prend très vite. Ces animaux se contentent de se la couler douce en improvisant des pique-niques au bord de la rivière ou des balades dans la mystérieuse forêt avoisinante.

Il faut dire que le dessin de Plessix y est pour beaucoup. Celui-ci fourmille de détails que l’on pourrait passer des heures à scruter. Cet univers champêtre animalier évoque immanquablement les illustrations de Beatrix Potter. Même si de ce côté du Channel, nous n’avons pas forcément été bercé dans notre jeunesse par ses histoires mettant en scène ces petits lapins qui font la joie des enfants britanniques depuis le début du siècle dernier. On pense aussi beaucoup à ce petit dessin animé culte accompagnant le « Love is All » de Roger Glover, qui servait d’interlude pour pallier les pannes techniques de la télévision française dans les années 70, et dont seuls peut-être les plus anciens se souviennent… On précisera juste que les personnages semblent davantage inspirés d’un cartoon de Disney, avec une certaine drôlerie dans les mimiques.

Les scènes de campagne en pleine floraison sont particulièrement soignées, avec un joli travail sur l’aquarelle, et l’auteur sait parfaitement nous y immerger par des plans larges. On apprécie également les intérieurs « cosy » des demeures tellement « british », qu’on pourra voir comme un hommage respectueux de Michel Plessix à Kenneth Grahame. Le point d’orgue de la série, c’est cette rencontre avec un être mythique lors d’une balade nocturne en forêt, dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de ceux qui lisent ces lignes. Je me contenterai d’un seul adjectif : merveilleux. Un moment en suspension et une ode à la nature qui pourrait facilement justifier l’Alph’art décroché à Angoulême en 2000.

Après tous ces éloges, vous penserez sans doute que j’ai adhéré de façon inconditionnelle à cette œuvre. Eh bien malheureusement il n’en est rien, ce qui me désole profondément.

En effet, je dois avouer que la deuxième partie m’a énormément déçu. Principalement à cause du personnage de Crapaud que j’ai fini par trouver insupportable, agaçant au plus haut point, les meilleurs passages étant invariablement ceux où il n’apparaît pas. Et ce n’est pas juste parce que le crapaud est l’un des animaux les plus laids de la création, car même ici il est présentable et porte un beau costume de notable ou plutôt d’héritier… En fait, le richissime batracien est un vrai « cassos » qui ne sert à rien ! Il est imbu de sa personne et semble ne rien faire de ses journées, hormis provoquer des catastrophes et se distinguer par des frasques qui finiront par le conduire en prison. Chaque fois, ses amis rongés par l’inquiétude tentent de le sortir d’un mauvais pas. Quelle patience admirable de leur part !


Et c’est vraiment dans cette seconde partie que tout se gâte, avec des passages burlesques pas toujours très drôles. C’est répétitif et ça traîne en longueur, on finit par s’ennuyer réellement, alors que cet enchaînement de gags était, j’imagine, censé renforcer l’attention du lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est la scène des belettes qui ont envahi le château de Crapaud qui m’a réellement achevé. Là encore, une lutte interminable de ses amis pour chasser les sales bestioles a provoqué chez moi quelques bâillements. Si le cadrage était adapté dans la première partie du récit, plus contemplative, les plans larges avec moult détails sont véritablement inadéquats pour des séquences où prime le mouvement.

J’ignore si tout cela vous donnera envie de vous procurer le livre, mais en toute honnêteté, je ne pouvais pas mettre ces gros bémols sous le tapis. Pour moi, c’est presque un cas d’école, une sorte de montagne russe éditoriale. Alors coup de cœur ou pas coup de cœur ? Ni l’un ni l’autre, mais dans le cas présent plutôt un « coup de cœur fendu » …


LaurentProudhon
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