Avant de commencer Les Carnets de Stamford Hawksmoor, j'avais cette étrange impression de m’attaquer à un monument, je ne saurais même pas vraiment expliquer pourquoi. Peut-être l’âge de Bryan Talbot, sa renommée, ou même cette forme de gentillesse qui semble transparaître de lui. Après avoir été marqué par L'Histoire d'un mauvais rat, je partais déjà avec l’idée qu’en plus d’être un grand auteur de BD, Talbot semblait aussi être un grand homme. Et puis il y a cette bien belle édition de Delirium, qui renforce encore ce sentiment d’avoir entre les mains une œuvre importante.


Parce qu'il faut dire que cette édition est vraiment quali, et tout participe à cette impression de tenir un sacré truc entre les mains : le papier, la tranche toilée, la couverture, la préface. Et puis il y a cette introduction, avec dès la première page un dessin somptueux à l'aquarelle, aux lumières sépia et noires, très très stylé. La perspective, le travail des ombres, jusqu’au toucher même du livre : pfiou il y avait déjà tout avant même d’entrer dans le récit. Une scène d'intro qui avait d'ailleurs été imaginée il y a plus de 30 ans, c'est fou de se dire qu'elle aura finalement été utilisée bien plus tard... et de quelle manière !


Et puis on a ensuite droit à un postulat de départ vraiment excellent : une Angleterre colonisée par la France après la Révolution, avec derrière une volonté d’indépendance qui gronde. Sur le papier déjà, le concept est top. Mais surtout, la BD réussit à nous immerger complètement dans son univers. Il y a quelque chose de très cinématographique dans la manière dont le récit se déploie. À plusieurs moments, j’avais presque l’impression de découvrir un film au fil des pages, d’être plongé dans des scènes à l’atmosphère très forte. Et ça donne une sacrée puissance à la lecture. Et quel plaisir de profiter des dessins à l'aquarelle de Bryan Talbot qui retranscrivent parfaitement l'ambiance victorienne, à l'aide des costumes, de la ville, des bâtisses et des rues.


D'ailleurs, ce sentiment d’être devant un bon film ne m’a jamais quitté. Il y a une vraie force dans la construction de l'enquête policière qui se déroule et dans la manière dont tous les protagonistes s’imbriquent. Et pourtant, même avec un type de narration qui peut parfois être un peu dense ou facile à perdre (ce qui peut vite m’arriver), là je suis resté dans les clous sans trop de difficulté. Et au final, au-delà même de l’enquête, on a vraiment une œuvre qui pourrait totalement fonctionner en animation. Il y a un potentiel d’adaptation évident tant l’ambiance, les personnages et les situations sont visuelles, et quasi déjà mises en scène.


C’est ça qui marque aussi : le dessin, l’atmosphère, le contexte dystopique, cette Angleterre alternative qui sert de décor parfait, tout est cohérent et très habité. Les personnages ont du caractère, du relief, et l’ensemble donne une impression de maîtrise assez bluffante.


Pour celles et ceux qui savent, ce passage ne servira pas forcément, mais pour les autres, ça vaut le coup de préciser que ces Carnets servent de préquelle à une série de Bryan Talbot intitulée Grandville (5 tomes ou une intégrale, chez Delirium). D’après les propres mots de Talbot, quand on lui demande s’il est nécessaire d’avoir lu Grandville avant de se lancer dans Les Carnets, sa réponse est catégorique : "Non, non, trois fois non !" Au contraire même, ce livre est, toujours selon lui, la porte d’entrée idéale dans cet univers.


Les bonus présents en fin d'édition viennent appuyer ces propos. D'ailleurs j'ai particulièrement adoré ce "carnet iconographique" final, dans lequel Talbot revient sur ses dessins, ses inspirations, les références historiques ou artistiques qu’il a utilisées, et bien sûr, les personnages qu'on retrouvera dans Grandville.


Pour finir, difficile de ne pas reprendre cette phrase de Philip Pullman en préface : "Je salue Bryan Talbot avec une profonde admiration et j’envie les lecteurs qui se préparent à lire Les Carnets de Stamford Hawksmoor pour la première fois." Eh bien moi aussi. Mais j’envie peut-être encore plus le moi du futur qui découvrira enfin Grandville, avant de revenir ensuite sur Les Carnets de Stamford Hawksmoor pour une relecture qui s’annonce déjà incroyable.


Franchement, j’ai été impressionné par ces Carnets de Stamford Hawksmoor, c’est de la très grande BD. Très content de voir que Bryan Talbot continue d'écrire dans cet univers avec des récits plus courts, au format single issue. Nul doute que ça arrivera chez nous un jour, et nul doute que Delirium saura une nouvelle fois mettre cet auteur en valeur.

Benardo-Delavega
9

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Créée

le 25 mai 2026

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