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Littérature
Je suis sociologiquement prédisposé à aimer Desproges : mes parents écoutent France Inter. Par ailleurs, j'aime lire, j'ai remarqué au bout d'une douzaine d'années que quelque chose ne tournait pas...
le 6 août 2013
Je ne sais pas trop de quoi on pourrait rapprocher les Enfants fichus. De ce que faisait Topor, à la rigueur.
C’est un abécédaire : vingt-six enfants. Pas des adolescents, grisés par le risque. Des enfants. Et vingt-six façons de mourir toujours laconiques (« U pour Una chutant sans plus laisser de trace »), parfois implicites (« T pour Titus surpris par la détonation »), toujours cruelles (« E pour Ernest gobant un noyau malvenu »). La dernière figure une table, sur laquelle est posée une grande bouteille de gin ; sur la chaise de droite, en chemise de nuit à fleurs, verre entre les mains, Zillah ; sur la chaise de gauche, en chemise de nuit blanche, une poupée à tête de mort. C’est bien de cela qu’il s’agit : des dînettes avec la mort.
Inégales mais toujours réussies, les gravures, qui constituant la moitié du livre ne sont pas des illustrations, font bien écho à ces épitaphes d’un genre particulier. J’ai particulièrement aimé les décors les plus austères, Ida, Una, et mon préféré, « N pour Norman frappé d’un ennui trop profond » – une muraille occupant tout le cadre, une branche morte en haut à gauche, une fenêtre d’où dépasse la moitié supérieure d’un visage d’enfant, Una. À l’exception de Kate et probablement de Winnie, les enfants n’y sont pas des cadavres : Edward Gorey montre l’instant d’avant. Souvent, la mort pourrait être évitée.
Et je n’ai pas tout de suite compris ce qui renforçait le malaise : aucun enfant, même quand sa mort est irrémédiable, ne crie. Ceux dont on voit la bouche ont la bouche fermée. Le malheureux Xerxes, « mangé par des souris en chasse », en chemise de nuit blanche, est agenouillé dans le coin d’une fosse – et de l’image –, l’air inquiet de voir cinq silhouettes de souris noires venir à sa rencontre. Quelques centimètres au-dessus de lui, la boucle d’une corde. Pas un nœud coulant, une boucle. Il pourrait l’atteindre en sautant. Mais il ne bouge pas.
PS. – Un petit regret : les éditions du Tripode ont songé à présenter Edward Gorey et les Gashlycrumb Tinies, mais pas à une version bilingue. Ça ne faisait pourtant que vingt-six phrases de plus, et ç’aurait pu éclairer le choix du traducteur de proposer vingt-six alexandrins à rimes plates, avec alternance entre rimes féminines et masculines. Dommage.
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Créée
le 11 janv. 2019
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