" Mercure [...] annonça à haute voix :
« PABLO DE SÉGOVIE.
À ce nom, la Fortune se mit à rire .
« - Je le connais, s'écria-t-elle. "
Tels sont les mots de l’écrivain espagnol Francisco de Quevedo, figurant dans le prologue de son seul roman, aujourd’hui figure de proue du genre picaresque, El Buscón, la Vie de l'Aventurier Don Pablos de Ségovie, illustrant à merveille le style autant que la substance de ce qui a fait le succès du genre : invraisemblance voulue, destins objets de jeux divins, prépondérance de la fatalité et personnages infortunés...
Or, c’est près de quatre siècles après sa parution que les confirmés Alain Ayroles (plume de l'anthologique De cape et de crocs) et Juanjo Guarnido (illustrateur de la série déjà culte Blacksad) s’associent pour en proposer la suite, annoncée en son temps par Quevedo mais n’ayant jamais vu le jour : Les Indes Fourbes.
Dès la couverture, singeant les huiles sur toile de Diego Velázquez (cf. son Juan de Pareja, ou encore son Autoportrait), l’ambition est visible : reprendre les codes du genre picaresque (appliqué d’ailleurs jusque dans la typographie des titres et du texte en page de garde) pour offrir au lecteur une ambiance fidèle au siècle d’or, et centrer le récit autour des aventures rocambolesques, généreuses et complices de "l’aventurier nommé Pablos de Ségovie" ; et enfin amener tous ces attraits dans un album de qualité (un album de 145 pages publié chez Delcourt et réunissant de tels poids lourds de la BD constituant une promesse qualité en soi).
Cette promesse semble avoir été tenue, en témoigne le succès en libraire de l’album malgré l'atypisme de son format et le fait qu’il ne se rattache à aucune franchise.
Il suffit en effet de faire un tour en librairie pour constater que l’écrasante majorité des BD qui se vendent bien ne sont que de sempiternels hommages, reprises ou suites de Lucky Luke, Astérix, Blueberry, Donjon, Spirou, L’Arabe du futur, Blake et Mortimer, etc. ; et il est en ce sens rafraîchissant d’observer cet ovni se hisser à la première place du classement des meilleures BD de 2019 de SensCritique, ainsi qu'au même rang pour le classement des BD ayant reçu le meilleur accueil en 2019 de BDfugue ; l'oeuvre est aussi élue meilleure BD de l'année 2019 par Le Parisien, et classée 4e meilleure vente BD de l'année 2019 (avec 124 600 exemplaires vendus).
Ayant ainsi conquis le public amateur de bandes dessinées, cet album est-il pour autant digne d'être qualifié de "classique" de la BD ? Sa qualité technique incontestable, que l'on retrouve dans le dessin autant que dans la jongle entre plot-twist, flash-back et call-back, est-elle suffisante pour en faire un album (presque) parfait, qui traversera les modes et se logera immanquablement dans toutes les bibliothèques aux côtés des albums de Tintin, Watchmen ou encore Gaston Lagaffe ? Ou bien, au contraire, sa richesse graphique et l'opulence de ses détails et trouvailles scénaristiques font-elles façade, dissimulant des surenchères constituant une "narration mal pensée", et en somme une "histoire mal ficelée et peu inspirée" (cf. la critique de @Fatpooper), "un peu ennuyeuse" et trop "théâtrale" (cf. la critique de @RodySansei) ?
Si l'album est aussi bon, c'est d'abord parce que l'adaptation est intelligente.
En effet, là où d'autres auraient repris trait pour trait le récit original, Ayroles en imagine la suite, et reprend le récit la où le premier s'est arrêté, ce qui permet à l'histoire de s'affranchir d'un texte et surtout de dialogues déjà connus ou du moins déjà écrits.
De plus, si certains reprochent au récit ses plot-twist de double identité (thème déjà bien traité dans Le Prestige de Christopher Nolan) ou de narrateur menteur (idem avec Blast de Manu Larcenet), nous pouvons cependant convenir que l'invraisemblance des événements (le gueux qui devient roi d'Espagne et trompe son monde à l'aide d'artifices poussifs) relève encore une fois plus de la démarche des auteurs de faire un véritable récit picaresque, et n'est alors ennuyeuse que si l'on refuse de jouer le jeu de se faire embarquer dans l'extravagance du genre.
Je crois que cela répond à l'accusation d'une "narration mal pensée".
Enfin, l'intelligence de l'adaptation se matérialise ultimement dans l'épilogue (p.157-160), où les auteurs démontrent leur compréhension de la psychologie de leur protagoniste, ainsi que du discours sous-jacent de Quevedo : se mentir à soi-même mène à l’échec car Pablos s'est perdu derrière ses rôles, et la vérité de l’être prime sur la fiction sociale. En cela, le réel propos de l'oeuvre ne porte pas sur les galéjades et arnaques truculentes et carillonnantes de Pablos, mais sur le message profond porté par le matériau initial. En cela, c'est une lecture éclairée et éclairante de Quevedo, qui ne saurait se cantonner à l'étiquetage "BD d'aventure".
Cependant, l'album n'est pour moi qualifiable de "classique".
En effet, il trace son chemin seul dans l'univers de la BD, et, quitte à jouer les prophètes du 9ème art, ne sera a priori pas instigateur d'un sous-genre au sein de la BD.
Il ne transcendera pas non plus le genre de la BD d'aventure, mais son influence planera sur les auteurs de la nouvelle génération. Il me semble en effet évident qu'aucun auteur de l'univers franco-belge ne pourra, à l'avenir, publier d'albums au cadre de voyage espagnol, de piraterie, de filouterie, de récit grand spectacle à la première personne ou encore d'ascension sociale par l'arnaque sans penser à cet album. (sur ce dernier point, il en va de même pour Catch Me If You Can de Spielberg, à titre d'exemple)
Les Indes Fourbes, non content d'être un hommage et une suite imaginée, invente de réels codes pour la BD, comme ce jeu de piste constant avec le lecteur qui s'amusera à retrouver de nombreuses références au texte de Quevedo, ainsi que la scène des Ménines de Vélasquez (p.10), son nain (p.148) , le protagoniste grimé en son Philippe IV (p.160), ou encore Le Jeune Mendiant de Bartolomé Esteban Murillo (p.151).
Ce procédé de multiplications de références ou d'allusions plus ou moins discrètes venant enrichir l'oeuvre n'est pas nouvelle pour Alain Ayroles, qui s'y adonnait déjà sur De cape et de crocs (cf. ce blog), et son usage permet au lecteur qui les relèverait d'apprécier d'autant plus la première lecture, et éventuellement les suivantes, et à celui qui ne les relèverait pas d'avoir face à lui un univers encore plus plausible et solide qui se déploie, tant leur présence est loin d'être insistante. En cela, l'album est sans doute un cas d'école pour ce qui relève de l'adaptation de textes classiques, car il parvient à faire du neuf avec du vieux, en se détachant d'un texte sans l'oublier et en amenant une esthétique nouvelle (expressions faciales par Guarnido au style Disney, qui, selon moi, sont adaptées au registre tragi-comique picaresque), ainsi qu'en apportant un lot de références adéquatement choisies et réparties, ancrant ainsi l'univers visuel de la BD dans celui de l'époque du récit.
On lira et écrira alors les nouvelles adaptations de textes classiques en BD à l'aune de cette dernière. Le cas est frappant à la lecture du Don Quichotte des frères Brizzi, qui s'approprie le texte original en l'illustrant avec des expressions et des dialogues cartoonesques (et si l'influence n'est pas directe, Les Indes fourbes demeure la première à le faire à ce niveau d'écriture et de graphisme)
Finalement, si l'oeuvre n'est pour l'heure par un classique, il n'en demeure pas moins qu'il conviendra de dire que chaque amateur de BD se doit de la lire, afin de voir ce qu'est une adaptation réussie d'un texte classique. Je ne somme ici personne de l'apprécier, en sachant que sa dimension ludique et délirante n'est pas pour tout le monde (ceux qui viennent chercher un spectacle dantesque repartirons bredouilles), mais fais le constat du caractère incontournable et marquant de cet album sur le paysage de la BD franco-belge.
J'estime ainsi qu'elle mérité amplement son succès et qu'il ne saurait y avoir une lecture "de trop" de cette oeuvre.
Pour ces raisons, je lui attribue la note de 9.5/10
(-0.5 pour la légère fragilité autour de certaines intrigues, comme celle du père Balthazar, ou de la pantomime un brin caricaturale des antagonistes comme El Tigre).