Perdu que nous sommes, entre un futur qu'on souhaite porteur de promesses technologiques fantasques, et un passé – certes fantasmé à maints égards – où fleurissaient des récits épiques, il faut bien le dire, désormais que nous vivons les deux pieds dans la Troisième Guerre Mondiale... la guerre, c'est tout de même moins glamour quand on la vit aujourd'hui. Les chevauchées débridées parties fendre au travers des lignes d'infanterie, les batailles rangées, là où le glaive et la discipline seuls pouvaient vous tracer un chemin vers la légende... ça reluit moins dorénavant qu'un connard de droniste, terré comme un rat, élague vos blindés un joystick à la main. Nous le parlerons pas des échanges martiaux par missiles interposés, ou des bombardements de civils partis d'au-dessus des nuages. La guerre a toujours eu ça d'inconvenant qu'elle semait la mort – il faut le reconnaître – mais elle avait jadis le mérite de régaler par les honneurs et les spectacles. Or la guerre, à ce jour, est non seulement sale, mais en plus inélégante. Quitte à la choper, la chtouille, on préférerait au moins que la garce fut plaisante au regard ; mais ce privilège vérolé est apparemment de trop pour nous.
Ikka Matsuki, plutôt que de nous navrer sous les salves d'artillerie sans gloire afin de garnir son récit guerrier, trouva for opportun de nous gâter d'un contexte judicieusement et très intelligemment abâtardi. Si le récit s'inscrit dans la modernité et son cortège de bassesses, alors la régression technique y fut perpétrée ici de bon aloi afin que, pour le bien de la trame, la guerre trouva de plus beaux apparats à revêtir. C'était par ailleurs sur cette voie que Desert Punk s'était engagé, afin que ses lecteurs arrimés puissent alors faire un heureux voyage.
Après qu'il eut justifié ce qui conduisit le Japon à perdre deux siècles de progrès technique pour faire le lit du demain, l'auteur posa ainsi sur planche un contexte original, entre anticipation et uchronie, où un Meiji Dieselpunk se dissolvait dans le récit antique de la Guerre des Trois Royaumes.
En faut-il davantage pour contenter un homme bien innervé ?
Dites-y voir... les esquisses, elles ne nous rappelleraient pas un tantinet Golden Kamuy, trempé dans ce que le Shônen nous fait depuis récemment ? La recette prend, les ingrédients s'y incorporent bien, mêlant un contenu d'une sévérité adulte à une clarté juvénile venue apporter un sympathique contraste afin de nuancer la noirceur ambiante.
Afin qu'il fut clair et limpide que l'intrigue ne se liquiderait pas dans une énième resucée d'eau tiède où la vertu niaiseuse prendrait le pas sur le réalité, Ikka Matsuki déverse à torrents des réflexions perpétrées en amont afin d'éteindre par avance les braises irraisonnées d'un récit linéaire, où les gentils et les méchants seraient chacun de mise. Par sa minutie scripturale, quoi que l'exposition liminaire est un peu dense, il sera établi que les affaires politiques sont une affaire d'intérêts et de pragmatisme froid. Il faut savoir s'accoutumer d'un faquin pour peu que celui-ci puisse être utile à la cause et courber l'échine n'est alors plus un signe de lâcheté, mais une vile nécessité d'ici à ce que les objectifs soient atteints. L'effort est certain quant à la volonté de l'auteur à vouloir rétribuer la dynamique des Trois Royaumes où il n'y a pas de bons ou de mauvais, mais des vainqueurs et des perdants ; ce qui ne contribuera qu'à renforcer les enjeux et les drames perçus le long de l'itinéraire. Que chacun se souvienne comment se cloture l'épopée des Trois Royaumes pour se remémorer qu'une victoire ne s'arrache pas à la force de la vertu.
Que Misumi ait l'intelligence de corriger sa femme, impulsive et stupide comme saurait l'être une protagoniste de Shônen, nous rassure d'emblée quant à ce qui viendra. Elle voulait, sur le coup de l'émotion, tuer un ministre pour ses exactions, or son mari lui fera remarquer qu'une approche si directe ne contribuerait à la faire tuer, fragiliser la nation, et faire de toute manière se substituer à l'assassiné un ersatz similaire en tout point.
Oui. OUI ! Voilà un auteur qui a su se confronter à tous les écueils que peuvent engendrer des pistes scénaristiques trop sûres d'elles-mêmes en y réfléchissant.
J'objecterai, et ce sera un sentiment partagé par le plus grand nombre, que l'audace sophistique de Misumi est trop facilement récompensée par la narration. Arrogant, présomptueux, trop éloquent pour son bien, il serait en principe mort vingt fois à Osaka seulement pour l'avoir ouvert avec un verbe si libre au milieu des rustres et troglodytes sur lesquels la parole a moins d'emprise que la bastonnade. La narration lui confectionne des sauf-conduits scénaristiques drapés à sa seule mesure pour le prémunir d'une mort autrement plus certaine si le réalisme des rapports humains avait été mieux respecté.
Aussi sa progression est bien trop fulgurante pour être prise au sérieux. Kingdom, comme balise témoin, permet d'attester de l'évolution d'un personnage parti du bas pour atteindre des sommets ; Misumi est déjà adjoint du chef des armées de Yamato en trois chapitres de temps. Et ça pour quoi ? Parce qu'il est thésard d'un recueil sur l'agriculture ? Le sentiment de facilité n'en est plus un, c'est une observation stricte et incontestable du caractère infaillible et irrésistible du personnage.
Ikka Matsuki a bien mis tous les ingrédients dans le plat, il ne restait plus qu'à le passer au four, alors pourquoi diable a-t-il délibérément vidé ses boyaux dans la confection avant de ce faire ? Ce qui aurait pu, et se prévalait d'échapper au manichéisme grossier des compositions contemporaines s'y vautre alors pour y glisser de tout son long sur l'estomac. Le général surpuissant et vertueux face au capricieux et vicieux ministre des affaires domestiques qui humilie l'Empereur pour imposer sa terreur... vous auriez voulu forcer le contraste qu'il aurait fallu confronter un soleil à de la matière noire.
Réjouir et ternir, une manœuvre que je n'ai que trop lue dans le paysage manga.
Sangokushi, l'œuvre originale, dont l'auteur n'a certainement pas retiré les denrées les plus précieuses, prenait la peine de présenter ses personnages, peut-être plus pléthoriques encore que dans Guerre et Paix ; le vivier de protagonistes ici nous astreint à la disette, et les figures marquantes sont déjà toutes perchées aux hautes affaires avant d'avoir pu assister à un semblant d'ascension. Les événements notoires adviennent trop vite et sans préambule – le coup d'état de Seii, sa guerre contre Yamato – et tout va de soi sans résistance avérée dans la trame.
Globalement, les personnages sont insignifiants, presque extérieurs aux événements qu'ils mettent en branle, uniquement là pour débiter des fonctions. La ruse est absente, quoi que puisse en dire l'auteur qui se sera réellement cru plus malin qu'il ne l'est véritablement. C'est un récit de guerre sans politique sérieuse ni tactique concevable. Tout l'exact contraire que laissait à présumer son chapitre initial.
Voilà un auteur qui avait découvert le contexte idoine pour un récit sur lequel ne pouvait fleurir que des promesses heureuses. Puis, comme à l'accoutumée – car je ne parviens même plus à m'en décevoir – la trame opte soudain pour une trajectoire linéaire et prévisible, où pas une aspérité ne sera à répertorier sur le tracé. Ikka Matsuki n'a gonflé les muscles que le temps d'épater le chaland un premier chapitre, relâchant ses efforts bien assez tôt pour que viennent à poindre ses bourrelets disgracieux et flasques. Un surshônen qui n'épatera que dès lors où on se contente de peu comme d'un pis-aller au néant. L'œuvre a certes un brin de contenance, mais sans un atome de consistance, aussi se déverse-t-il inconséquemment comme un corps dans lequel rien ne relie les organes entre eux.
On aura beau dire, même si on la maquille et la fait s'agiter pour donner le change, mais je sais encore reconnaître une fausse-couche lorsqu'on m'en jette une sous les yeux. Même présentée sous son meilleur jour, le rendu ne sera alors jamais de nature à plaire.