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Il y a ce noir et blanc un peu chargé, et la simplicité du dessin, et ces animaux personnifiés, qui parlent. A priori, pas forcément ce que je préfère dans la BD. Il y a aussi l'histoire de la Shoah, que je suis lassée d'entendre encore et encore comme une plaie qui n'aura jamais le droit de se refermer. Et puis il y a Maus, une BD, un roman graphique, un récit, peu importe le nom qu'on lui donne, une histoire qui vous emmène sur les rives de la mémoire d'un homme qui a vécu l'Histoire et qui vous fait chavirer.

A première vue, ses choix graphiques semblent donner à Art Spiegelman un peu de liberté. En éloignant les hommes et en faisant parler des animaux à leur place, il allège le ton. Les scènes deviennent plus faciles à supporter lorsqu'il est impossible de se reconnaître dans les visages.
Pourtant, à bien y regarder, il y a une sorte de cruauté à utiliser cette image si évidente du chat et de la souris, directement inspirée de la propagande de l'époque qui utilisait ces mêmes souris et ces mêmes porcs pour représenter Juifs et Polonais. Car c'est alors comme si la poursuite des Juifs par les Nazis pouvait se confondre avec ce ballet naturel de la proie chassée par son prédateur. C'est même presque un jeu pour les chats des villes modernes qui ne mangent plus leurs prises depuis que les croquettes sont à portée de bouche au moindre miaulement. La guerre, l'horreur, stylisées ainsi, ont un petit côté absurde qui fait ressortir avec encore plus de force les comportements inhumains des attaquants comme des victimes qui luttant pour leur survie sont prêtes au passage à écraser ceux qui leur barrent la route.

Maus prend la forme d'un double récit encastré. D'un côté le fils, Artie, qui, journaliste, ne peut s'empêcher de vouloir arracher à son père chaque goutte rouge de sang de ses souvenirs (Tome 1 : Mon père saigne l'histoire). De l'autre le père, Vladek, aujourd'hui vieillard fatigué, meurtri, malade, qui se rappelle comme si c'était hier, ces années 40 pendant lesquelles la guerre a tout changé autour de lui (Tome 2 : Et c'est là que mes ennuis ont commencé). Le père raconte au fils qui lui-même nous raconte.
Au début, on est presque un peu dérangé par ces allers-retours entre passé et présent, on a parfois du mal à sauter de l'un à l'autre, à apprécier simultanément les deux récits qui pourtant ne font qu'un. On est gêné par les digressions sur le comptage des pilules et l'état d'usure des manteaux, par la méchanceté naïve de Vladek envers sa femme ou son fils qui ne le comprend pas toujours. Et puis petit à petit, en plus de s'attacher à l'homme qui a souffert, on commence à suffoquer dans l'horreur, et ces coupures deviennent alors des îlots où l'on peut souffler, esquisser un sourire salvateur qui retarde de quelques instants la noyade sous les larmes que finalement on verse, parce qu'il est presque impossible de finir Maus sans en verser.

Maus fait partie de ces livres qui vous hantent, qu'il faut relire, revivre. Si bien que je me souviens de tous les détails de la première fois que je l'ai lu. Du tramway qui me ramenait chez moi. Du visage réprobateur de l'homme assis à quelques mètres de moi sans doute surpris de me voir tenir ce livre arborant une croix gammée. Du ciel bleu et du soleil couchant de cette fin de journée d'été. Des larmes que j'ai versées sans en éprouver la moindre gêne ni même m'en rendre compte. Et de la sensation d'arrachement quand il a fallu descendre, s'interrompre, alors que Vladek était toujours là à souffrir entre mes mains, alors que Artie n'avait pas encore tout appris de son père, alors que j'étais presque arrivée à la fin.

Refermer Maus en cours de lecture est une petite torture... en réalité, le lire d'un trait aussi.
Minizyl
10
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