L’affaire s’engage par un préambule ; presque une mise en garde. Un de ces courts textes livrés en introduction par l’auteur. On s’y attend, à ce petit encart mièvre qu’on n’a que trop lu déjà : « Merci à ma maman, à mon éditeur à tous ceux qui ont cru en moi » ; je vous parle là du fatras consensuel d’usage. Je lis tout de même ; par acquis de conscience. Rien qu’histoire de dire qu’on a au moins de la considération pour l’auteur. Ce qui, du reste, n’est que rarement mon cas. Et là, ce qu’on y lit, surprenant d’une part, est si beau et sincère que je n’ai alors pas résisté à l’envie ; au besoin peut-être, de vous le citer en verbatim.
« MEA CULPA
Jusqu’à présent, j’ai toujours fait les choses à ma manière, et « tant pis si les cons ne comprennent rien à mes mangas », me disais-je. Cet état d’esprit se retrouvait dans la graphie de mon nom GATARO ☆MAN, dont l’étoile aux pointes acérées symbolisait cette absence de compromis parfaitement revendiquée. Mais l’éducation moderne à la cool et la correction orthographique des Smartphones ont rendu les jeunes lent d’esprit et incapables de déchiffrer les caractères chinois.
Avec ça, mes mangas ne risquent pas de se vendre.
J’ai donc révisé mon approche et décidé qu’à l’avenir, mes mangas seraient d’une simplicité élémentaire, accessibles même aux plus demeurés d’entre vous. Voilà pourquoi j’ai remplacé l’étoile de mon nom par un cercle, symbole par excellence de la simplicité. J’ai aussi changé le caractère chinois “Man” par son équivalent en katakana, afin que même les Millenials les plus nuls en orthographe puissent lire mon nom.
Vous pouvez me dire “merci” bande de têtes de nœud !!!
GatarôOMan.
Ça y’est, enfin, la parole de Dieu m’est parvenue.
C’était alors si bien écrit que j’en vins à me demander si ça n’était pas de moi.
En dépit de cet instinct grégaire et cette nécessité compulsive qu’ont les Japonais à être conformistes jusqu’à l’excès, je savais que dans le tas surviendrait un jour l’élu. Celui qui, après s’être essuyé les pieds sur les canons de la bienséance, se sera ensuite mouché avec tout ce qu’il y avait de plus consensuel en ce bas monde. Paraît que par chez eux, au pays du soleil couchant, ça se fait pas de critiquer. Exprimer une opinion quant à ses semblables est un acte quasi-délictueux. Alors dans la profession – et quelle belle profession que celle de mangaka – ceux qui en ont dans la plume, ils la ferment, leur gueule. Vous en trouverez peut-être un ou deux, si vous plissez bien les yeux, qui vous diront dans un entretien, que parfois… tout de même… les mangas récents… ce serait peut-être plus ce que ça a été. Peut-être, hein. Et puis, soudain, voilà GATARO ☆MAN (avec étoile, je me permets d’insister). Il a des couilles cet homme-là, ses lecteurs, comme ses confrères, ont un nez ; de là, l’interaction était inévitable.
De son édito – son “Mea Culpa” – seulement, on devine que c’est un Boomer Blanc. Sinon par l’âge, au moins par l’esprit. Ses premières œuvres remontant au début de la décennie 1990, à supposer qu’il avait un peu plus de vingt ans au moment de percer, on peut supposer qu’il est né au début des années 1970 ou à la fin des années 1960.
Par Boomer Blanc, j’entends un Boomer qui appartient au camp du Bien. Car de même qu’il existe une magie blanche bénéfique et une magie noire destructrice, il existe des Boomers Blancs qui chient sur l’époque – et à raison – et ces porte-peste de Boomers Noirs qui, responsables de la chienlit et la déliquescence ambiante, haussent les épaules et se disent que, de toute manière, cela ne sera bientôt plus leur problème puisqu’ils crèveront sous peu.
GATARO ☆MAN, c’est un Jean-Edern Allier qui a troqué la plume pour le crayon ; un artiste qui, en plus de se payer le culot d’avoir du caractère et des opinions malséants, a en plus l’outrecuidance d’avoir du talent. Ça ne se fait pourtant pas, ça, monsieur Man, d’avoir du talent au vingt-et-unième siècle. Allumez plutôt, une radio, faites un tour au cinéma, ouvrez le premier roman à succès en tête de gondole.... lisez ce qui sera paru chez la Shueisha depuis vingt ans ; vous comprendrez que les gens comme vous, ceux qui ont le mauvais sens de savoir se tenir droit... ils n’ont plus leur place en ce bas monde. Oh que non.
Pour délicieusement absurde et parodique se veut Mitochon Armageddon, le dessin ne souffre d’aucune carence pour autant. Le trait y est léger, c’est à croire – je n’ose y penser – qu’il n’a utilisé qu’un crayon de papier sans se faire assister à un quelconque instant de la moindre machine informatique pour “perfectionner” son trait. Il y a en tout cas un style à l’œuvre, un qui soit véritable et saisissant. Quelque chose de franchement élaboré et simple à la fois ; des dessins jamais saturés mais toujours complets qui, à maints égards, évoquent quelques arrangements graphiques puisés parcimonieusement dans la franco-belge. Les formes sont variées, les idées conceptuelles pléthoriques et détaillées ; ça se savoure la rétine collée tout contre. Ce dessin est celu ide son auteur et celui de nul autre. Telle évocation devrait en principe relever de l’évidence, mais dans le milieu... on aime à “emprunter” libéralement les coups de crayons du voisin comme si le procédé tenait du fait acquis et respectable. Pas de ça ici, on est chez un artiste.
S’il y a un écueil propre au Shônen qui offre matière à dérision, l’auteur s’en saisira pour le pulvériser dans son œuvre. Les extraterrestres sortis de nulle part, les héros qui « passaient par là » pour sauver le monde, les sbires du chef des extra-terrestres qui, une fois ce dernier vaincu, « tombent en dépression », justifiant que la menace s’estompe « en un clin d’œil », une histoire à coucher dehors de conjuration débile pour étouffer la vérité… et tout ça en cinq pages de temps. C’est pas une profanation ; c’est un viol. Un dont on se plaira à être le spectateur rancunier. Putain, mais c’est qu’il nous venge cet homme-là avec son œuvre ! Toutes ces heures qu’on ne retrouvera jamais, à se salir l’âme et les mirettes devant des mangas écrit le stylo tenu entre des sphincters, elles trouvent un sens quand GATARO ☆MAN vient à notre rescousse. À tout ce que le genre Shônen aura un jour présenté de plus formaté dans ses standards, Mitochon Armageddon la lui mettra profond.
Sentez, humez donc à plein poumons ce qu’on vient vous servir, car c’est ça la fragrance qui émane d’une œuvre écrite par un auteur qui ne réfléchit pas en terme de calcul éditorial. Un inconscient - pire encore, un artiste – qui vous déballe ses élans créatifs sans les réfréner et, par avance, dit « merde » à tous ceux à qui ça ne pourrait pas plaire. Les temps qui courent ; les temps qui rampent et s’avachissent, font qu’on devine qu’un auteur de quelconque œuvre que ce soit est intègre du fait de sa propension à cracher à la gueule de son lectorat avant même que celui-ci n’entame ses œuvres. La probité, décidément, ne s’embarrasse d’aucune forme de démagogie.
« Procédé honteux » nous diront les bels gens bien élevés. On leur répondra, à ces idiots, qu’un auteur qui admet ostensiblement vous pisser à la raie vaut encore mieux qu’un mangaka qui, par ses compositions frelatées, vous encule allègrement quelques dizaines de tomes durant en jurant – avec le sourire – qu’il a agi ainsi pour vous faire plaisir.
Vous voulez que je vous dise là où est le scandale ; là où on la retrouve, l’infamie ? Dans un constat froidement opéré par un lecteur avisé. Après avoir lu un manga conçu et planifié comme un foutage de gueule délibéré ; celui-ci raillant les cochons de lecteurs de Shônens qu’on sait trop disposés à se bâfrer et faire allègrement bombance du dernier étron pondu d’un orifice cerclé de furoncles, on découvre en réalité une œuvre autrement plus complète que ce qu’elle sera venue caricaturer. Quand même une parodie de Shônen, en terme de stricte qualité éditoriale, supplante – et de très loin – ce que les grands auteurs de ce siècle mal parti sont à même de produire, c’est qu’il y a des questions à se poser d’abord, et des réponses à fournir ensuite. Des qui soient concluantes si possible.
La violence crasse et soudaine – pourtant omniprésente – dans le manga, parviendrait à arracher des rires au plus pudibond des pentecôtistes salafistes. C’est si gras et si bellement dessiné, tombant si bien à propos que ce n’en est finalement jamais gratuit, que l’on se réjouit d’en être les lecteurs. L’absurdité, le stupre sale et le gore débridé dans un humour noir et huileux rappelleront par moments les frasques éditoriales de Shintarô Kago. Le guro expurgé, j'entends.
Passé le premier chapitre, l’humour s’assagit ; il tâche moins. Beaucoup moins. On se rapprocherait plutôt d’un Halcyon Lunch dans les termes. C’est moins entraînant je dois le dire, même si l’on trouve parfois prétexte à la marrade occasionnelle. Le coups de poignards enfoncés dans la bête du Shônen contemporain sont alors adressés plus tendrement. Et puis l’humour du premier chapitre, percutant, sans concession, impitoyable… s’affadit et pour quoi ? L’histoire de deux jeunes filles – trois avec la ninjette – en vadrouille. Alors on vivote quelques tomes et, ce qui était au départ éclatant devient usant et immature. Le manga aurait largement gagné à être un One Shot borné à son seul premier chapitre. Car passé ce dernier, la matière à en rire perd cruellement en consistance. Or, il n’y a rien d’autre à quoi se raccrocher. Cette parodie noire, c’était tout ; et ça n’est plus rien. En définitive, ça ne servait trop à rien de se moquer si c’était pour frayer de près avec ce que l’on affectait de tourner en dérision.
Eh bien tant pis. Si Dieu existe, ce Dieu que je souhaitais rédempteur, venu laver l’infamie des parutions modernes, ça n’était pas lui qui tenait les crayons pour cette fois. Une autre peut-être.