Mugen Utamaro
7.4
Mugen Utamaro

Manga de Dynamic Pro et Gô Nagai (2010)

Portrait de la jeune fille en monstre

Go Nagai, le Sale Gosse de la bande-dessinée japonaise. Figure de proue de l'industrie dans les années 70, immense créateur à qui nous devons, entre autres choses, L’École impudique, qui a fait scandale par son ton provocateur et son refus de la pudibonderie nippone, et grâce auquel nous trouvons encore aujourd'hui une imagerie sexuellement suggestive dans les manga pour adolescents; la trilogie Super-Robot, Mazinger Z-Great Mazinger-Grendizer (ce dernier étant plus connu chez nous sous le nom de Goldorak); Cutie Honey, encore aujourd'hui une des rares BD japonaises mettant en scène une super-héroïne; et bien évidemment l'immense Devilman, l'Apocalypse selon Nagai.
Fasciné par l'ultraviolence dont il fut un pionnier au Japon, la sexualité au sens large ainsi que par la figure du démon, notre ami a construit une œuvre vaste et complexe, qui pêche parfois par son dessin approximatif, mais fondamentale dans la construction du manga tel que nous le connaissons aujourd'hui, polisson et sauvage (si vous avez lu le récent Chainsaw Man, vous y reconnaitrez peut-être un de ses héritiers).
En parallèle de ses frasques (pas) bêtes et (vraiment) méchantes, notre ami s'est également intéressé à la littérature occidentale. C'est ainsi qu'il nous aura offert sa sublime adaptation de La Divine Comédie de Dante, dont l'esthétique emprunte directement aux célébrissimes gravures de Gustave Doré pour le poème (Doré qui inspira également l'esthétique d'un certain Berserk). Dans le même registre littéraire, il se sera également intéressé au Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, ce qui donna le manga qui nous occupe ici, Utamaro.


Vous connaissez tous l'histoire dans ses grandes lignes : Le jeune éphèbe innocent qui se verra offrir un portrait magnifique, mais qui confronté aux vices de la société se fera corrompre à son tour, et le tableau deviendra le réceptacle de sa monstruosité grandissante ainsi que de sa vieillesse, tandis que lui restera jeune et beau aux yeux de la bonne société.
Transposition intéressante, Nagai choisit de placer son récit dans le contexte du Japon de l'ère Edo (1600-1868), et plus précisément dans le double contexte de l'estampe japonaise, en effervescence à cette époque, et des geisha. Notre Dorian Gray est ainsi remplacé par Guren, une oiran (courtisane de haut rang) d'une grand beauté, et Basil devient ici Utamaro Kitagawa, célèbre artiste d'estampe ayant réellement existé, spécialisé dans l'ukiyo-e (grossièrement, le portrait au sens large) et le bijin-ga (le portrait de femmes). Utamaro peindra donc le portrait de la belle Guren, dont l'effet sera similaire à celui de Dorian, à savoir capturer les vices de l'oiran et les retranscrire sous une forme monstrueuse. Guren prenant conscience de l'immense pouvoir que lui offre ce portrait dans le monde des geishas, va gagner en ambition et chercher à gagner en pouvoir et en influence, quitté à supprimer Utamaro.


Nagai nous plonge donc en partie dans le double monde des geishas et de l'estampe. Les deux pouvant trouver leur similitude dans leur culture du paraitre. Les femmes enrôlées comme courtisanes n'ont que leur beauté et leurs charmes pour obtenir un tant soit peu de respect de la part des hommes, et les peintres doivent créer le beau, capturer dans l'encre le magnifique voire inventer des scènes purement fantastiques voire érotiques. Cet art de l'estampe eut d'ailleurs une influence considérable lorsqu'il fut mis en lumière en France par Edmond de Goncourt au XIXème siècle, qui contribua grandement à faire connaitre Hokusai à travers le monde (pourtant considéré comme banal en son temps !), jusqu'au point où les visions des grands maitres japonais influencèrent les artistes impressionnistes européens. Là où précédemment la peinture occidentale s'enfermait dans une dépiction fidèle de la réalité du monde, l'estampe et son esthétique surréaliste, volontairement en infraction avec le réel, ouvrit de nouvelles voies plus tournées vers l'expression des sentiments de l'artiste, de son point de vue subjectif sur le monde.
Mais je m'égare.


Nagai rend hommage à l'art de l'estampe dans ses visions surréalistes. De la laideur grandissante du portrait de Guren qui atteint un stade démoniaque aux scènes érotiques (très) explicites, il donne absolument tout. Si vous avez lu Devilman, vous savez bien que l'auteur adore la représentation du grotesque, des déformations du corps alliant body-horror et chimère à la japonaise.


Le message d'Utamaro diffère grandement de Dorian Gray, là où le livre met en garde contre la mauvaise influence que la société peut exercer sur des esprits sains au point d'en faire de véritables monstres au visage d'ange, le manga questionne la place de la femme dans la société nippone, qui n'est pas très reluisante. Dès les premières pages, notre héros et son éditeur ont une discussion qui pourrait paraitre misogyne à certains, mais qui à mon avis devait être dans la norme des pensées de l'époque : Ils conviennent tous deux que les femmes usent de maquillage et de charme, déguisent leurs intentions sous un voile de politesse dans le seul but de charmer les hommes et leur soutirer de l'argent, que la beauté féminine est un piège et que seule la Nature offre une réelle beauté. Un constat machiste, mais qui illustre la sordide réalité des courtisanes, qui étaient obligées de vendre leur image, voire leur corps dans le cas des plus belles, auprès de riches contribuables pour subsister. La première rencontre entre Utamaro et Guren marque une révélation chez le jeune homme, qui décidera de dédier son art aux portraits de femmes, en quête perpétuelle d'un beau absolu, tandis que Guren poursuivra son ascension sociale.
Guren représente une vision subversive de la figure de la geisha, qui loin de s'enfermer dans un rôle d'esclave de la volonté masculine va chercher au contraire à gagner en pouvoir dans cette société patriarcale, car grâce à sa beauté surnaturelle, elle est capable de mettre tout le Japon à ses pieds. Une quête de pouvoir qui serait réjouissante si elle ne s'accompagnait pas d'un narcissisme et d'un orgueil démesurés. Guren cherchera ainsi à supprimer Utamaro du simple fait que son portrait "magique" lui rappelle continuellement sa laideur intérieure.
Et la question se pose alors : Est-ce que le portrait est le véritable responsable de la corruption de Guren, ou était-elle corrompue à la base et le portrait d'Utamaro n'a fait que mettre ce fait en lumière ? On pourrait même en faire un questionnement plus global : La violence fictive est-elle induite par la violence du monde ou inversement ? Il me parait évident que Nagai, grand amateur d'ultraviolence et de polissonneries ayant maintes fois fait scandale pour sa supposée mauvaise influence auprès de la jeunesse japonaise, a cherché avec Utamaro à poser directement ce questionnement au lecteur.


Le manga est loin d'être une œuvre indispensable dans la bibliographie de son auteur, mais il représente une bonne lecture, très instructive grâce aux nombreuses informations présentes en annexe dans l'édition de BlackBox.

Arkeniax
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le 5 nov. 2021

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