Première œuvre à succès de Yûsei Matsui ; auteur d’Assassination Classroom, Neuro est passé inaperçu chez nous, quelque part dans le courant tumultueux des années 2000. Il fallait, encore en ce temps là, remuer beaucoup pour qu’on vous remarqua au milieu de la concurrence – déjà douteuse – mais tout notamment sous l’ombrage ténébreux de la sainte trinité d’alors qu’étaient One Piece, Naruto et Bleach, sans compter le passage fugace d’un Death Note qui, à la même époque, trustait et s’accaparait tout l’intérêt que purent avoir les férus d’enquêtes. De Neuro, le Mange-Mystère, je n’en ai guère pris connaissance qu’en jouant à Jump Ultimate Stars, me souvenant qu’une de ses attaques impliquait d’utiliser une fille comme d’un maillet afin de frapper sur ses adversaires.


Intriguant.


C’est justement d’intrigue dont il est question, le titre de l’œuvre ne faisant alors aucun mystère, du seul fait que le « mystère » était justement inscrit en gras dans l’intitulé. Une créature démoniaque se nourrissant de mystères et d’intrigue se rend sur Terre afin d’y faire bombance, ça va vite, ça ne s’embarrasse d’aucun tortillage de cul de convenance et rien ne saurait alors mieux me ravir. Quand on a un propos, on l’énonce clairement et sans fioriture, ou on admet autrement n’avoir rien à dire.


Les dessins… sans me déplaire mais sans me ravir, m’évoquaient les esquisses de Shinobu Kaitani. On s’en tient alors à des variables assez ténues pour ce qui tient à la composition graphique. Les silhouettes malingres, les yeux fatigués les visages épurés  ; on est en plein dedans. À moi, ça plaît, partisan que je suis du minimalisme, mais pas du moindre effort. Le dessin me séduit en tout cas mieux que celui d’Assassination Classroom que je trouvais alors franchement aseptisé.


Un premier chapitre, c’est crucial ; c’est de là que part le hameçonnage et celui-ci était… très franchement brillant. Il y a d’excellents plans de mise en scène – car le dessin a de beaux mérites à faire valoir quand l’auteur s’applique – du gore, de l’excentricité, de l’humour et de la réflexion. Y’a matière à bombance et même à se régaler sans non plus s’extasier. Neuro est un Detective Conan sur-burné et mieux adapté à son époque ; un manga finalement de peu d’ambitions qui sait cependant ne trahir aucune des rares promesses qu’il nous adresse. Il est, je crois, ce à quoi se destinait à être Yu Yu Hakushô à ses débuts, lorsque Yusuke était détective du paranormal et utilisait des outils du monde démoniaque donnés par Botan afin de résoudre les crimes surnaturels.


Le dessin – j’y reviens pour nettoyer derrière moi – est finalement très au-delà d’un Shinobu Kaitani. Tout ce qui se rapporte au caractère démoniaque de Neuro, ses fréquentations et ses outils, est très joliment brossé, pourvu d’une conception graphique qui donne souvent prétexte à s’en pourlécher en accordant une si belle place aux déformations du bio-horror, monstrueuses et horrifiques qu’affectionnent tant d’auteurs japonais et auxquelles, il faut le dire, je ne suis pas insensible pour ne pas dire que je m’en trouve excessivement friand.


Cette candeur joviale avec laquelle Neuro passe son temps à maltraiter Yako n’est pas non plus pour me déplaire. On ne ménage que trop les personnages féminins dans les Shônens, aussi est-il rafraîchissant de voir que les sévices échoient à ces dames. Il y a une délicatesse cruelle ou bien une atrocité enjouée et doucereuse dans le traitement qui est fait de Yako, autant alliée – ou plutôt marionnette – que victime du démon dont le sadisme à son égard prête maintes fois le flanc à un humour qui sait s’y prendre.


Si ça pèche, Neuro, c’est par le truchement du mystère. Le tout premier n’est pas bien probant quant aux hypothèses professées alors qu’aucune preuve concluante n’est dévoilée. Ce n’est que parce que le suspect s’incrimine bêtement après avoir été accusé sans preuve qu’il a droit aux bracelets. Les hypothèses de Neuro reposent le plus souvent sur des présomptions et de forts faisceaux d’indice plutôt que sur des faits tangibles.


« Vous vous êtes assise à une place non-fumeur alors pourquoi votre cendrier est vide ?! »
« Je n’avais pas envie de fumer pour le moment. »
« … je… euh… Arrêtez-la quand même ! »

Voilà à quoi tient le mystère liminaire. Il y a, je crois, meilleure entrée en matière pour crédibiliser la variable enquête qui est au cœur de l’œuvre qui nous concerne.


Vous me voyez ravi de savoir que le mystère de Yako ne sera pas le fil rouge de la trame puisque celui-ci sera résolu à compter du premier volume. Il n’empêche que les indices sont trop opportuns et ne facilitent que trop le travail d’enquête. La providentielle lentille oculaire couverte du sang de la victime, je connais des commissariats entiers qui se damneraient pour qu’on leur flèche si bien la piste à suivre.


Chaque fois le mystère résolu à grand renfort de suspicions plus que d’éléments probants, il faut que le coupable se dévoile.


« Eh bien oui, c’était moi, et j’ai pris mon pied à l’assassiner » clameront-ils tous là où la formule magique qui prévaut en principe dans ce genre d’imbroglio est « avocat ». Aucune cour ne condamnerait qui que ce soit à la terne lueur des investigations de Neuro. Et les mystères ne sont faits que de ça. Ils ne sont pas à propos de l’enquête, dont on devine le coupable par avance, généralement borné à un seul suspect, ils ne sont pas à propos du mobile et se limitent à peine aux modalités du plan d’assassinat, souvent bancal. L’ingéniosité y a sa part, mais elle y apparaît usurpée, parfois extrapolée plus que nécessaire pour donner lieu à des meurtres quasi-acrobatiques du point de vue de leur orchestration technique. C’est pas par les cheveux que c’est tiré souvent, mais par les poils de nez.


Les 777 outils démoniaques, dont on regrettera qu’ils ne paraissent jamais plus d’une fois pour la plupart, sont assez astucieux ou en tout cas assez excentriques pour qu’on se plaise à les voir paraître. Ils seraient d’ailleurs tout attribués à un Shônen porté sur le combat, je ne pouvais pas m’empêcher, par cent reprises au moins, d’y voir des Hatsus ou autres stands dont l’application était souvent simple, non-létale, mais redoutablement efficace pour s’attribuer à bon nombre de situations.


Quelques variétés d’intrigue nous permettent de déroger d’un récit trop classique – qui le sera néanmoins bien assez – à sautiller d’une enquête à l’autre. La partition de Shinobu et la gestion de la presse qu’implique son rôle permettent de changer les antagonismes sans toutefois faire du hors-piste. En dépit de ce que suggèrent les deux premiers volumes, nous trouverons bien assez matière à rompre la monotonie et l’œuvre, ainsi, ne s’engagera pas exactement comme le déroule d’un Detective Conan. On trouvera, sur le parcours de l’invincible Neuro, quelques antagonistes coriaces, commencer par X venu ajouter du paranormal afin de complexifier la donne ou les intrigues internes de la police et du crime organisé pour mieux garnir un récit qui s’inscrit dès lors dans le temps long. L’auteur prend la peine d’accoler un contexte et un enjeu scénaristique à nombre de ses mystères pour qu’ils trouvent un intérêt dans l’intrigue ; qu’ils ne surviennent pas pour la seule finalité relancer la machine.


Les motivations des criminels sont toujours en-dessous de tout, mais on s’y accoutume comme on se fait au froid en hiver  ; on ne s’en surprend plus à force. À dire vrai, elles sont même si franchement délirantes qu’on comprend que cela est finalement voulu ; mais on le comprend bien assez tard. Les gueules grotesques une fois le mystère révélé flèchent le chemin de la foutaise, mais on ne sait jamais trop sur quel pied danser avec les Japonais, aussi m’a-t-il fallu quatre tomes avant de comprendre que l’exagération était délibérée.


Si l’écriture des personnages n’a rien de foncièrement terrible, elle accuse toutefois d’un minimum de développement pour chacun afin de ne pas en faire des variables qu’on recycle telles qu’elle dans le chapitre suivant. Du moment qu’on n’attend pas grand-chose d’eux, il y a moyen d’être plaisamment surpris de ce qu’ils viendront nous dévoiler.


L’exposition prononcée de Neuro au monde des humains l’affaiblit au point de ternir considérablement son invincibilité et sa toute-puissance. Je redoutais que tout roule trop aisément pour lui, que rien ne le menaça jamais en dépit des innombrables risques encourus ; cette implémentation advenue au tome 6 – dont certains indices antérieurs le laissaient intelligemment présager – permet ainsi de compléter un personnage à part entière qui ne reste pas statique, le cul vissé sur son invulnérabilité, devenu ainsi plus faillible à chaque tome qui passe.


Les mystères sont finalement moins à propos du mystère qu’ils ne concernent en réalité… je ne sais pas trop quoi exactement. Un antagoniste fantasque aux motivations absurdes avec, pour les plus gros gibiers, des facultés surréelles, que ce soit X ou le programme informatique Hal. Y’a pas matière à faire un manga d’enquêtes, pas plus qu’il n’y en a à faire un manga de combat. Le manga a ici le cul entre deux chaises en étant mal assis sur chacune, aussi, quel que soit le registre dans le lequel il se fourvoie, on n’en tire pas ou peu de satisfaction en ce sens où il ne sait pas s’en rendre maître.


Alors que je me figurais que les antagonistes majeurs, préfigurant les arcs narratifs prolongés, seraient mes favoris, ceux-là s’acceptent le plus souvent comme un long supplice écrit sans imagination, avec une sauce qu’on coupe à l’eau du robinet. On n’appréciera que les arcs plus légers, éloignés des mystère et des trames de longue haleine. Neuro aurait finalement gagné à être un manga davantage axé sur l’humour. Et à durer moins longtemps.


L’orthogénèse de la malveillance pour justifier l’existence et les facultés de Six ? Je prends. Le principe, pour ce qu’il a de capillotracté, part d’un présupposé intéressant. Sorti de nulle part pour nous sécréter un antagoniste que rien ne laissait présager, sympathique néanmoins. D’autant que son introduction dans l’intrigue a au moins le mérite de surprendre.


Passé de «  X » à « Six » aura compromis la trame dans des errements cataclysmiques où l’auteur ne s’épanouit guère. Des agitations brouillonnes et un faux sens du danger qui ne nous fera pas même redresser l’échine d’un degré au moins, je renoue avec les basses heures de Assassination Classroom. Yûsei Matsui se sera affaissé jusqu’à s’amoindrir au niveau du lectorat de Shônen moyen. Et j’écris « moyen » pour ne pas avoir à écrire autre chose.


Heureux sont les retours à l’humour pour entrecouper les arcs lourds. On ne s’y esclaffe pas, mais on se détend au moins. Je persiste parce que j’insiste, à moins que ce ne soit l’inverse, mais Neuro aurait gagné à davantage forcer ses accents sur ces phases humoristiques s’il voulut connaître une renommée plus glorieuse. Sans compter l’absence d’incidence du monde des ténèbres avant le dernier tome ; y’avait matière à exploiter de ce côté-ci aussi.


Y’a son lot de morts, mais sans incidence alors qu’on mesure à quel point aucun des personnages secondaires n’ont été suffisamment impactant pour qu’on les regretta un instant. La fin est ce qu’on peut en attendre ; ce qu’on doit en attendre, puisqu’elle répond à un cahier des charges qui n’a prise que depuis trop longtemps sur ce petit monde éditorial. Méchant  ? Vaincu. Les personnages secondaires ? Dénouement mièvre en une case. Neuro ? Retour dans le monde des ténèbres. Yako ? Devient enquêtrice à succès, puis Neuro revient trois ans plus tard.

Auriez-vous voulu faire plus convenu que vous n’y seriez pas parvenu même en usant de tous les efforts du monde. Neuro a eu bien des torts ; celui de se perpétuer trop longtemps sans une idée en tête, de se fourvoyer dans les trames narratives trop copieuses pour le talent de son auteur, et de ne pas avoir su soigner ses personnages récurrents. L’affaire aurait aisément pu valoir un « 6 », pour qu’on final je divise le tout en deux.


Par curiosité, je jetai un œil sur Assassination Classroom… quelle baisse de niveau fut à répertorier alors. Le dessin, l’écriture  ; c’était un immonde foutoir désarticulé. Mais ça a rencontré son lectorat. Les porcs aussi ont le droit de bouffer. Les autres, les gourmets ; pour nous, ça sera ceinture.

Josselin-B
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le 23 mai 2026

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Josselin Bigaut

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