Je pensais lire OFF tranquillement, en picorant quelques pages de temps en temps, comme j'en ai parfois l'habitude avec les grosses bandes dessinées. Finalement, j'ai dévoré ses 344 pages en seulement trois jours, sans jamais ressentir le besoin de faire une véritable pause.
Et pour cause, je crois bien avoir découvert l'une des introductions les plus efficaces que j'aie pu lire dans une BD.
Le postulat de départ n'a pourtant rien de particulièrement révolutionnaire. Une gigantesque tempête solaire provoque une panne électrique mondiale, entraînant avec elle l'effondrement progressif de toutes les infrastructures dont dépend notre civilisation. Un scénario catastrophe comme on en a déjà vu des dizaines, mais qui trouve ici une efficacité assez redoutable grâce à sa mise en scène et, surtout, à sa construction narrative.
Les deux premiers chapitres sont franchement excellents. Les auteurs prennent le temps de nous présenter plusieurs personnages géographiquement éloignés, chacun occupé à vivre ses propres problèmes, sans avoir conscience de l'ampleur de la catastrophe qui s'apprête à les frapper. On passe d'une situation à une autre avec une fluidité remarquable, tandis que le chaos gagne progressivement du terrain. Certains pourraient reprocher à cette introduction de prendre trop de temps pour installer ses protagonistes, mais personnellement, j'ai adoré cette approche. Elle donne une véritable ampleur aux événements et permet de découvrir les conséquences du désastre à travers plusieurs regards.
D'ailleurs, toute la bande dessinée possède quelque chose de très télévisuel dans son découpage. Les changements de points de vue, les rebondissements et la manière dont les chapitres s'enchaînent donnent presque l'impression de suivre une excellente série. C'est d'autant plus impressionnant que les auteurs jonglent avec une quantité importante de personnages sans jamais vraiment nous perdre.
Et lorsque leurs différents destins commencent à se rejoindre, un peu avant la moitié du livre, j'ai trouvé cette convergence particulièrement élégante. Ce qui ressemblait initialement à une succession de petites histoires indépendantes finit par former un ensemble cohérent, avec une véritable direction.
C'est probablement là que réside la plus grande réussite d'OFF. Son histoire n'est pas forcément surprenante, mais elle est racontée avec une telle maîtrise du rythme qu'il devient difficile de décrocher.
Tout n'est pas aussi convaincant concernant les personnages eux-mêmes. Certains bénéficient d'un développement assez remarquable, tandis que d'autres peinent franchement à susciter le même intérêt. J'ai notamment été très accroché par le destin de ce père que l'on apprend progressivement à connaître, ainsi que par les révélations concernant son passé. C'est de loin l'un des personnages les plus intéressants de l'album, et j'ai trouvé particulièrement judicieux qu'il finisse par occuper une place aussi centrale dans cette histoire. Malheureusement, les autres protagonistes ne profitent pas tous du même soin. Quelques-uns sont beaucoup moins passionnants à suivre, malgré le temps qui leur est consacré.
Il faut dire que les dialogues ne rendent pas toujours justice à l'ensemble. Certaines conversations manquent de naturel, avec des répliques parfois trop écrites ou démonstratives pour être véritablement crédibles. C'est particulièrement visible lorsque les personnages commencent à aborder les questions politiques, mais j'y reviendrai...
Graphiquement, j'ai également quelques réserves. Le dessin est globalement très agréable, mais certaines poses m'ont semblé terriblement rigides, tandis que plusieurs expressions faciales oscillent entre une certaine raideur et une caricature un peu excessive. J'ai parfois eu l'impression de retrouver des attitudes et des expressions empruntées au manga, comme si le dessinateur cherchait à intégrer certaines influences japonaises dans une approche franco-belge plus traditionnelle. Ce n'est absolument pas dérangeant en soi, mais le résultat manque occasionnellement de souplesse.
Heureusement, ces petites maladresses sont largement compensées par un excellent travail sur les cadrages et surtout sur la lumière. Les ambiances lumineuses sont particulièrement soignées et participent énormément à l'immersion. Les couleurs accompagnent les événements, renforcent les tensions et permettent de donner une véritable identité visuelle aux différentes séquences. Il y a néanmoins quelques facilités assez amusantes, notamment dans la dernière partie, lorsque les antagonistes se retrouvent régulièrement baignés dans une lumière rouge tellement insistante qu'on a presque l'impression de voir le diable en personne prendre la parole. À ce stade, la symbolique manque franchement de subtilité. Mais dans l'ensemble, le travail graphique reste une belle réussite, notamment grâce à une mise en scène toujours très lisible.
L'autre grande surprise de cet album concerne son orientation politique et sociétale. Je m'attendais avant tout à découvrir un récit d'effondrement provoqué par une catastrophe naturelle, avec les problématiques de survie que cela implique. Je ne pensais absolument pas que les auteurs accorderaient autant d'importance au fonctionnement des institutions, à la montée des extrêmes et aux conséquences politiques d'une société brutalement privée de ses infrastructures.
Et franchement, j'ai trouvé cette orientation particulièrement rafraîchissante.
Déjà parce que l'histoire se déroule principalement en Belgique, dans un environnement européen qui nous est beaucoup plus familier que les éternelles catastrophes frappant New York ou Tokyo. Voir un désastre mondial de cette ampleur raconté depuis un territoire comme celui-là, avec ses particularités institutionnelles et ses tensions politiques, apporte une dimension assez originale au récit. Puis, l'effondrement progressif des infrastructures possède une crédibilité suffisamment convaincante pour qu'on se prenne rapidement au jeu. Les problèmes s'accumulent, les institutions vacillent et les populations se retrouvent confrontées à des situations qu'elles ne sont absolument pas préparées à gérer.
En revanche, si j'ai beaucoup apprécié la présence de cette dimension politique, je suis nettement plus réservé concernant son traitement...
J'ai régulièrement eu l'impression que les auteurs considéraient certaines positions comme tellement évidentes qu'ils n'éprouvaient pas le besoin de les expliquer davantage. Le problème, c'est que ces idées ne vont justement pas de soi, surtout dans un contexte aussi chaotique, où les certitudes devraient être profondément ébranlées.
L'opposition entre le fascisme et la monarchie m'a notamment semblé assez simpliste. D'un côté, le récit présente une dérive autoritaire particulièrement inquiétante et, de l'autre, une monarchie qui semble progressivement incarner une forme d'espoir et de stabilité. Pourquoi pas, après tout ? Je n'ai aucun problème avec le fait qu'une œuvre défende une vision politique différente de la mienne. Mais encore faudrait-il que le scénario prenne le temps de développer ce raisonnement et ce n'est vraiment le cas ici...
Non, ici, j'ai plutôt eu l'impression que la supériorité morale de certaines figures allait de soi. Le personnage de la reine bénéficie même, par moments, d'une représentation presque sacralisée, comme si sa seule présence suffisait à incarner une réponse positive au chaos. J'avoue que cette approche m'a parfois sorti du récit. Non pas parce que je rejette nécessairement les idées présentées, mais parce que leur traitement manque de nuance et de justification. Et lorsque les dialogues viennent appuyer un peu trop lourdement ces positions, on perd cette impression de naturel qui fonctionnait pourtant si bien dans les premières séquences.
C'est d'autant plus dommage que la situation imaginée par les auteurs aurait justement permis d'explorer une multitude de réactions contradictoires face à l'effondrement de nos institutions.
Mais curieusement, je ne partage pas certaines critiques concernant la dernière partie de l'album. J'ai notamment pu lire que plusieurs lecteurs regrettaient de voir la réflexion sociale laisser progressivement sa place aux affrontements physiques et aux mécanismes plus traditionnels du blockbuster catastrophe.
Personnellement, je n'ai absolument pas ressenti cela comme un problème.
Au contraire, j'ai trouvé cette évolution assez cohérente avec l'escalade du chaos. Dans une société où les institutions s'écroulent, où plus personne ne possède de véritable certitude et où les individus sont contraints de réagir dans l'urgence, il me paraît assez logique que les tensions finissent par exploser. Les scènes d'action sont d'ailleurs particulièrement efficaces et les événements conservent une intensité remarquable jusqu'à la conclusion. Je n'ai pas ressenti cette perte de vitesse que certains reprochent au dernier tiers. La tension reste constante, les enjeux continuent de monter et le récit parvient à maintenir son efficacité jusqu'au bout.
Alors oui, OFF demeure une histoire relativement prévisible. Je ne vais pas prétendre avoir été constamment surpris par les événements, car ce serait mentir. Les auteurs empruntent des chemins bien connus des amateurs de récits post-apocalyptiques, avec des personnages parfois assez archétypaux et des rebondissements que l'on voit venir. Il manque peut-être cette petite étincelle d'originalité qui permettrait à l'album de véritablement marquer son époque.
Mais est-ce réellement un problème lorsqu'une histoire est aussi agréable à suivre ?
Pour moi, pas nécessairement.
J'ai passé un bon moment devant cette grosse bande dessinée qui parvient à mêler thriller familial, catastrophe mondiale et intrigues politiques avec une efficacité assez impressionnante. Son récit n'est pas aussi profond qu'il aurait pu l'être, certaines de ses prises de position mériteraient davantage de nuances et tous ses personnages ne bénéficient pas du même soin. Pourtant, je retiens surtout une formidable maîtrise du rythme, une introduction exceptionnelle et cette capacité à faire converger plusieurs destins dans un monde qui s'écroule.
OFF ne révolutionne certainement pas le genre, mais il démontre qu'une histoire relativement classique peut devenir passionnante lorsqu'elle est aussi bien racontée. Franchement, des bandes dessinées d'anticipation aussi généreuses, aussi nerveuses et aussi difficiles à refermer, j'aimerais en lire beaucoup plus souvent. Très loin d'être parfait, mais quand même rafraichissant et transpirant le travail d'une histoire très complète.