à retrouver sur mon blog : brèves de lecture
Voilà un an que nous savons que Peau d’homme est le dernier chef d’œuvre d’Hubert, la mort du scénariste trop peu connu étant survenu au début du mois de février 2020. La reconnaissance se fera malheureusement post-mortem avec cette bande-dessinée publiée chez Glénat en avril 2020, et encensée par les médias et les lecteur•ices depuis. Elle est la bande-dessinée la plus primée de l’année 2020.
Le dessin est signé Zanzim, qui a mis son coup de crayon et ses pinceaux au service d’une reproduction de la Renaissance particulièrement fidèle aux principes de la peinture italienne avec une attention particulière à la mise en valeur des corps nus, au jeu des couleurs et à la perspective, non sans y ajouter une touche de modernité par le travail des aplats et des contours, notamment dans le dessin des personnages. Villas et palaces italiens forment le décor Renaissance labyrinthique et mystérieux d’une cité italienne.
Cette balance entre l’idéal de la Renaissance et la modernité correspond pleinement au scénario d’Hubert, qui propose à travers le récit d’un mariage arrangé entre un homme et une femme de la noblesse, et des marivaudages qui vont avec, une incursion dans un questionnement profond sur le genre, la sexualité et l’égalité entre les hommes et les femmes. Bianca est en effet promise à Giovanni après d’âpres négociations entre les deux paters familias sur la valeur de celle-ci, mais elle est fort ennuyée de ne pas pouvoir connaître son fiancé avant de l’épouser, ne voyant autour d’elles que des mariages au mieux insatisfaisants, et au pire maltraitants.
Tel un conte de fée, sa marraine va lui transmettre l’héritage qui se transmet de mère en fille depuis des générations : une peau d’homme offrant une identité masculine, Lorenzo, à celle qui la revêt. Cela permet à Bianca d’intégrer la sphère privilégiée masculine et de rencontrer son fiancé, qui va l’initier au monde interlope et à la liberté qui peut exister dans un milieu masculin. Ils vont tomber éperdument amoureux, mais alors que l’amour de Giovanni pour « Lorenzo » grandit, celui qu’il aurait peut-être pu éprouver pour Bianca s’amenuise. Prise entre les deux identités et elle aussi profondément amoureuse, Bianca va tout faire pour rendre heureux celui qui est son mari, tant comme épouse le jour que comme amant la nuit.
Le fanatisme religieux, incarné par le frère de Bianca, un prédicateur incitant à la haine tant des femmes que des festivités libertines, va se mêler de leur histoire d’amour. Ses discours sont des rubans rouges aux lettres gothiques, déversant une morale religieuse liberticide et culpabilisante. L’affrontement entre les protagonistes et les fanatiques ne peut que faire penser aux attaques homophobes des Manif pour tous lors de l’instauration de la loi dite du mariage pour tous ou plus récemment de la PMA pour toutes.
Ainsi, sous couvert de nous amener au XVIème siècle, Peau d’homme est un réquisitoire contre le fanatisme d’aujourd’hui et une réflexion sur l’identité dans un monde mouvant et libre. Sa force est d’offrir une histoire remplie d’humour et d’amour dans un écrin carnavalesque pour ce faire. Un coup de maître, le dernier d’Hubert, qu’on salue bien bas pour son immense talent et les œuvres qu’il a offert au monde de la BD.