Après avoir écouté une longue interview de Jérémie Moreau sur YouTube, je me suis décidé à lire tout ce qu’il avait fait et à le suivre, parce que pour moi, c’est tout simplement un auteur clé dans le paysage de la BD française. Et puis je me sens assez proche de lui, au-delà du fait qu’il soit né à Champigny-sur-Marne, là où j’ai passé dix-huit ans de ma vie, c’est d'abord dans sa manière d’aborder son travail que je me reconnais. Dans cette envie de changer, de toujours évoluer, de transformer ses bases pour en acquérir de nouvelles, de s’adapter sans cesse. Ça, ça me parle. Et puis, on dirait vraiment que c'est un bon gars. Mais surtout, j’ai adoré tout ce que j’ai lu de lui, ou presque. Ce que je n’ai pas adoré, je l’ai beaucoup aimé quand même. Alors c'est bon, on arrête tout, sa bibliographie va y passer !


Et c’est ici Penss et les plis du monde qui passe entre mes mains. Et c’est allé vite : dès le chapitre d’introduction, j’ai su que j’allais être comblé. C’est dans le dessin, dans les couleurs, dans ce que l’auteur choisit de montrer, dans sa manière de composer les cases, avec une organisation assez particulière qui fonctionne parfaitement pour l’histoire qu’il veut raconter.


Et justement, l'histoire, parlons-en rapidement. Avec cette BD, nous sommes en présence d'une fable philosophique du Néolithique, qui interroge la force et la beauté de la nature tout en posant la question de la survie et de la terre. Penss, lui, n’est pas un héros classique. C’est un anti-héros qui s’émerveille quand les autres ne pensent qu’à chasser. Il se pose en tant que nouvel Homme de la terre, avec une autre vision du monde.


Jérémie Moreau, lui, se dit un peu déprimé par le monde actuel. Et c'est en partie pour ça qu’il va puiser ailleurs, dans l’histoire, dans des temps plus lointains, pour replacer l’homme face à d’autres enjeux, dans un autre cadre. Il est aussi passionné de philosophie et il a eu une grosse période Deleuze. C’est d’ailleurs en écoutant un de ses cours sur les plis que lui est venue l’idée de cette bande dessinée. Alors, on ne va pas rentrer dans la théorie, assez complexe, mais disons qu’après ce cours, il s’est mis à voir des plis partout. Tellement que cette BD a fini par germer en lui, et ceux qui captent l'allusion sont des génies ?‍


Pour revenir à la BD, au fil de la lecture se développe un monde envoûtant, mystique. Un Penss qui se déploie, qui rencontre des difficultés, mais qui s’ouvre, et continue de s’ouvrir, en écart aux autres, à la beauté du monde. Il y a comme quelque chose de majestueux dans cette lecture, peut-être à cause des grands espaces, du froid brut, de l’hiver rude. Mais ce qui s’en dégage a quelque chose de calme et grandiose.


Pour ce qui est de la construction de la BD, c’est là aussi assez impressionnant : Jérémie Moreau dit avoir fait une vingtaine de versions différentes de cette histoire, parfois très éloignées les unes des autres. Je trouve que ça montre bien son exigence, le travail d’écriture et de précision qu’il met dans le fait de raconter, de choisir ce qu’il veut montrer.


Et que dire de sa technique de dessin, qui vaut aussi le détour. Au début, c'est "simple" : il commence sur Photoshop, il compose ses planches, il case, il organise ses dessins en leur intérieur. Et ce qui est notable dans cet album, ce sont les pages avec champ et contrechamp qui se parlent, les inserts placés pour mettre en abyme celui qui regarde et ce qu’il regarde. Ça donne une mise en page forte et assez unique. Et puis viennent les couleurs. Pour ça, il imprime en jet d’encre sur du format A3, repasse à la main, puis il colorie… à l’aquarelle. Et là, c’est vraiment un travail d’artiste. Parce que l’aquarelle, c’est pas comme Photoshop : c’est vivant tout en étant figé. Et une fois que c’est fait, pas de CTRL+Z possible !


Pour conclure, j’ai vraiment pris du plaisir avec cette BD, à laquelle je pourrais attribuer un 8,5 qui va donc tendre vers un 9 pour la beauté et l’ambition des dessins, celle de la mise en page et des couleurs. Et même l’histoire en tant que telle : déjà, lire des choses sur le Néolithique en BD, c’est rare. J’imagine que ce n’est pas évident de poser une histoire dans ce contexte si lointain. Il y a des passages qui sont touchants, qui sont forts. Bref, une très belle lecture, qui me donne envie de continuer à découvrir l’univers de Jérémie Moreau. Je poursuivrai avec La Saga de Grimr et je n’ai qu’une seule chose à dire : j’ai hâte.

Ben-Ardo
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le 18 juil. 2025

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Ben Ardo

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