Pill Hill est un comics autobiographique de 250 pages avec des cases, pour la plupart, monochromiques, débuté en octobre 2018 et publié pour la première fois en France aux éditions Delcourt en novembre 2023. Comme pour la plupart des membres SensCritique je suppose, Nicholas Breutzman n'était pour moi qu'un énième inconnu au bataillon, les précédents travaux de l'auteur n'ayant, semble-t-il, pas été publiés en France.


En ce qui concerne le propos, j'admire la lucidité qu'a Nicholas Breutzman pour nous partager la création d'une œuvre à partir de rien : que raconter quand on n'a rien à raconter ou quand on ne sait pas par où commencer ? À l'origine, l'auteur avait d'autres projets que ce comics, projets qu'il présente et critique au sein même de l'œuvre. Mais plus que ça, la présentation de ces projets est à inclure dans une critique qu'il s'adresse à lui-même : celle de ne pas avancer… non pas en ce qui concerne la création artistique, mais les liens familiaux. Ce qui explique le rythme fluctuant malgré la linéarité de l'œuvre (linéarité, ou plutôt une routine mortelle, que l'auteur représente à travers le symbole de l’Ouroboros). C'est un élément qui surprend à la lecture, mais qui fait peu à peu sens : en ne se concentrant pas sur les causes qui impactent sa vie, et plus que ça, la vie de ses enfants, l'auteur se tourne vers d'autres sujets… et c'est pourquoi survient très tôt ce qu'on pourrait appeler la « quête du chewing-gum ».

En emménageant à Pill Hill avec son fils suite à une rupture définitive avec son ex-femme, Nic se concentre très vite sur un sujet bien précis : pourquoi tant de chewing-gums sont-ils collés contre des arbres du St. Mary's Park ? À partir de là, vient très vite une histoire du chewing-gum ainsi que des (tentatives d') explications philosophiques et artistiques derrière la présence de ces chewing-gums. Si on s'en tient aux quatre premiers chapitres, on pourrait s'attendre à ce que Pill Hill ne soit ni plus ni moins qu'une enquête (l'auteur ayant d'ailleurs imaginé une histoire policière à l'origine) retraçant le parcours d'un père perdu et récemment divorcé… et c'est justement à partir de ce moment-là que le récit prend tout son sens. Nic finit peu à peu par se rendre compte de sa propre obsession, la perte de prise du réel, qu'il s'agit d'une façon pour lui de ne pas faire face au véritable problème : son ex-femme.

Plus qu'une simple rupture, Nic finit par révéler, à sa nouvelle copine, et donc au lecteur, les nombreux problèmes qu'il a rencontrés avec son ex, et ceux que ses enfants rencontrent avec elle actuellement : elle ne les nourrit pas ; ne s'occupe pas d'eux ; le plus grand, par peur, finit par dormir avec un marteau (et ça, ce n'est que le commencement)… On finit alors très vite par apprendre, qu'en plus d'être bipolaire, sa femme a subi une dépression post-partum et souffre désormais de crises psychotiques dues à la prise de médicaments et d'alcool. Le comics se transforme, à partir de ce moment-là, en une quête d'un père pour sauver ses enfants, notamment la difficulté pour se faire entendre en contactant les services de l'ASE (Aide sociale à l'enfance), contact présenté didactiquement auprès d'un service qui, comme tout bon service public sous-financé (« voilà ce qui arrive quand on vote pour les républicains »), ne fera rien de positif, si ce n'est rappeler au père qu'il doit bien sagement respecter la décision du juge s'il ne veut pas perdre la garde des enfants de son côté (sans parler du fait que l'ex en profite pour lui interdire de voir son fils, Drake, les deux se considérant comme père et fils bien que n'ayant pas de filiation biologique). La paternité face à l'impuissance : la protection de ses enfants face au contrôle du monde dans lequel ils vivent. L'auteur s'interrogeant, par la même occasion, sur l'éventuelle exploitation de la souffrance de ses enfants en concevant ce comics.

Comme une manière de rappeler au lecteur de se focaliser sur ce qui est concret, une manière pour l'auteur de montrer qu'il a réussi à reprendre prise sur la réalité, l'auteur finit par abandonner la quête du chewing-gum, qui ne connaîtra donc pas de fin. Ce qui explique pourquoi certains lecteurs ont refermé ce comics en étant frustrés. Le chewing-gum n'était ni plus ni moins qu'une structure artificielle, un détour, une énigme concrète au milieu d'un chaos familial qui, lui, ne semblait pas avoir de solution. D'où la transformation progressive de Nic d'observateur à acteur. D'où aussi cette « non fin », cette prise de conscience que, malgré une victoire, rien n'est jamais vraiment terminé.


Concernant le dessin, on n'est pas là face au plus beau trait existant, mais j'apprécie tout de même la volonté de Breutzman de ne pas tomber dans le piège de la « BD moche », sans aucune ambition, comme peut le faire Emma. Les « intermèdes-cauchemar » ont un aspect crayonné, tout en gris, afin de dépeindre l'agitation et doutes intérieurs de Nic, là où le gros du reste de la BD, le quotidien, est donc monochrome, toujours en bleu (en plus du noir et blanc bien évidemment), ce qui apporte une relative douceur en comparaison. Cette apparente simplicité permet de davantage surprendre le lecteur quand le dessinateur impose un nouveau style en plein milieu d'un chapitre. Ce nouveau style peut tout autant concerner un dessin plein page suite à une grosse révélation, un choc, ou l'usage de la bichromie, lorsque Nic se sent impuissant.

Bref, vous l'avez sans doute déjà compris vu ma différence de traitement entre les deux, mais Pill Hill est bien plus une BD qu'on apprécie pour ce qui y est écrit plutôt que ce qui y est dessiné, bien que l'auteur ne commette pas l'erreur de délaisser cette partie pour autant.


Pourquoi Nicholas Breutzeman a-t-il créé Pill Hill ? J'y vois là au moins réponse. La première, le deuxième chapitre y répond suite à l'interrogation de l'auteur quant à la présence de peintures rupestres dans les grottes de Célèbes : tout comme “les paléontologues pensent que ce genre d'empreintes permettaient à quelqu'un de signaler sa présence dans une région ou à un endroit précis”, laisser une trace (au sens propre ou figuré), Nicholas Breutzman n'a ni plus ni moins que souhaité laisser une trace de sa présence dans le monde à travers Pill Hill. La seconde, et c'est ce qu'on verra apparaître tout au long du récit : Pill Hill fonctionne comme une façon, pour l'auteur, d'exorciser, faire sortir, ce qu'il a trop longtemps gardé en lui, ses regrets. Cette croyance que tout allait s'arranger sans qu'il ne fasse rien, et ce constat amer que certaines personnes ne peuvent être aidées dans cette société américaine, bien plus violente qu'on tend à nous le présenter.

Bref, une BD bien plus riche qu'il n'y parait : une très bonne surprise.

MacCAM
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Pill Hill

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