Plongé dès le départ dans les marasmes d’une guerre civile, le lecteur est confronté aux gouvernements corrompus, aux rebelles, aux ONG, aux journalistes et aux para qui s’entremêlent dans un chaos difficile à appréhender. Ce contexte sert de cadre à la fable du Soldat Inconnu, une figure "mythique" reprise à travers plusieurs comics depuis les années 60. Dans cette version, Joshua Dysart s’en empare pour l’ancrer dans un récit percutant.


Le début de la lecture nous confronte immédiatement à l’horreur du conflit. Et c’est dur pour notre regard, nous qui en sommes si éloignés, qui savons que cela existe ou a existé. On peut se demander à quel point en a-t-on réellement conscience ? Ou se poser la question de la légitimité d'un auteur Américain à écrire sur un continent, un pays qui n’est pas le sien. Pour moi, un artiste trouve sa légitimité dans son œuvre, si tant est qu’elle soit convaincante. Un créateur ne doit pas se limiter à ce qu’il connaît, mais au contraire aller vers l’inconnu. C’est ce qui donne du poids à une histoire, ce qui permet d’explorer d’autres réalités.


Joshua Dysart lui-même illustre bien cette idée. Il a passé du temps en Ouganda et dans des zones de conflit, mais c’est au Mexique qu’il a façonné sa vision du monde. Là-bas, il s’est imprégné de la culture et des récits des laissés-pour-compte, ce qui a forcément compté dans son approche et dans son écriture.


Ce vécu se ressent dans Soldat Inconnu, où la souffrance est traitée avec une sincérité brute, sans voyeurisme ni simplification. Comme en témoigne cette citation :


"Les rebelles ont obligé mes frères à tuer nos parents. Je me suis échappée avec ma grande sœur, mais elle a marché sur une mine et elle est morte. J’ai reçu un éclat de mine, regarde […]

Je ne m’habituerai jamais à la façon toute simple dont les gosses du Nord racontent ce qu’ils ont subi."


Autre point fort du comics : son système de narration. On ne suit pas seulement un unique protagoniste, mais on est amené à incarner plusieurs personnages successivement. Cette construction immersive fonctionne très bien, presque comme si l’on changeait de rôle dans un jeu vidéo.


Et au milieu de tout cela, se pose la question de la violence et de la non-violence, clé dans ce 1er tome. Quelle place pour le pacifisme dans de tels conflits ? À quel point la violence en réponse à l’horreur est-elle légitime ? Ce dilemme moral traverse le récit et donne une profondeur supplémentaire à l’histoire, en mettant face à face des idéaux et la réalité brutale du terrain.


Pour conclure, si j’aime quand un comics nous plonge dans une horreur qui nous raccroche à une réalité dont nous sommes éloignés, j’aimerais aussi découvrir d’autres récits, car je suis certain qu’ils existent : des comics, des BD, des mangas qui parlent de ce continent sans s’arrêter uniquement sur l’horreur. L’Afrique est touchée par de nombreux drames, mais elle ne se limite pas à cela. J’aimerais l’explorer à travers la littérature, sans tomber dans un monde idéalisé, mais en découvrant toutes les directions qu’elle peut offrir.


Super 1er tome en tout cas, fort et impactant. Vivement la suite !

Ben-Ardo
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le 1 avr. 2025

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Ben Ardo

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