Ed Brubaker et Sean Phillips sont de véritables cadors de la bande-dessinée anglophone : coutumiers des prix Eisner, ce qui n’est aucunement une bagatelle, la lecture de leur dernier-né Pulp est des plus enthousiasmantes, ce dernier s’érigeant en claque bien sentie… ne reste donc plus qu’à découvrir leurs précédentes collaborations, fruits d’une œuvre commune ô combien alléchante.
Mais trêve de parlottes, le temps presse pour Max Winters : vieux écrivain de Pulps dans le New-York des années 30, son quotidien se fait de plus en plus sombre sous la menace d’un éditeur peu scrupuleux, d’ambassadeurs nazillons d’une époque trouble et… d’un cœur flanchant de plus en plus. Bien déterminé à laisser un héritage décent à sa compagne, l’homme va se lancer dans une dangereuse entreprise pour sauver ce qui peut encore l’être.
Plusieurs choses frappent dans Pulp, par-delà l’hommage évident au genre qu’il affiche ostensiblement jusque dans son titre. De prime abord, l’effet le plus marquant est sa boucle exécutée d’une main de maître : car des premiers mots de Max, à mi-chemin entre l’introspection agonisante et la confession aux lecteurs, jusqu’au dénouement joignant les deux bouts, force est de constater que la puissance et efficacité du récit nous aura fait oublier l’évidence d’une telle « annonce ».
Ainsi, au milieu de tout cela, l’alchimie des thèmes et leurs déroulés respectifs s’entremêlent avec maestria : ancien cow-boy puisant dans sa propre histoire pour ses écrits, le personnage de Max souligne des enjeux à la fois passés, présents et futurs. Assujetti à la vilénie de sa maison d’édition et d’une concurrence insurmontable, sa situation actuelle n’est finalement pas si éloignée du déclin d’une ère aujourd’hui révolue, elle qu’il se plaît à conter et, peut-être, ressasser dans les aventures de son alter-ego « Red River Kid ».
Il y a aussi ses desseins disons « pragmatiques », visant à assurer l’avenir de son dernier lien avec un monde qu’il ne reconnaît plus, toutefois conviendrait-il mieux de parler de « sens » : car tandis que sa carrière de hors-la-loi refait surface, que son dernier acte liera justice et vengeance et que le contexte historique sera savamment utilisé, côtoyer de telle façon la mort constituera pour Max un ironique sursaut de vie.
Le propos de Pulp est sombre, désabusé, mais il demeure dramatiquement beau. Un constat probablement attenant au coup de crayon incroyable de Sean Phillips, lui qui confère à cette intrigue presque anachronique une empreinte viscérale. Une telle prouesse en une petite soixantaine de page, n’appelant ni préquelle ni séquelle d’aucune sorte, cela force le respect. Rideau.