Comme toute personne ayant eu la chance d’aller à l’école au lycée, Mathieu Bablet a parfaitement intégré qu’une œuvre qui se voulait marquante avait intérêt à appuyer son introduction et sa conclusion. Ce premier plan exceptionnel d’un homme tout petit comme mangé par le décor qui le domine. Son assurance et son charisme cassés dès le début par le fait de ne pas savoir ce qu’il mange, exprimé par la phrase « En fait non ça se mange pas ». Un personnage dont il est difficile de savoir s’il est fou ou non, d’un côté parlant à un ami imaginaire et de l’autre parlant avec exactitude d’une nébuleuse. Il sous-entend par son discours qu’il vient du futur mais peut-on le croire ? Et même ce jeu de couleur entre le rouge du danger, de la mort et le bleu calme de la tristesse et de la solitude. Tellement de questions, tellement de mystères mais à la fois beaucoup d’éléments mis en place : la folie et la démesure de l’homme face à l’immensité, les défaillances de l’homme et les difficultés des interactions entre eux qui ne laissent que des regrets. Tout est parfait dans cette introduction de laquelle on sort avec la seule envie de tourner la page.
S’il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher à Mathieu Bablet, c’est bien sa mise en scène. Peu importe ce qu’il essaie de représenter il le réussit magistralement. Que ce soit les visages des personnages déformés par les émotions, la station très anxiogène où tout le monde finit par être entassé, l’immensité de l’espace qui permet à son illustrateur de jouer avec les perspectives, notamment en révélant la présence de méga robots. Et c’est sans parler de l’usage des couleurs (notamment celle artificielle des vaisseaux allant du rouge au jaune) qui participe à dicter une ambiance au sein de la station.
Cette mise en scène est également plus subtile par moment. C’est le cas de l’omniprésence des serpents qui trouvent plusieurs significations au fil de l’œuvre. Ils représentent le diable quand mis en parallèle avec les animoïdes maltraités. Ils peuvent représenter l’Ouroboros (la légende du serpent qui se mord la queue) pour montrer un changement inévitable dans la station. Enfin on peut faire un parallèle avec les reptiliens (race contrôlant le monde selon certaines théories du complot) dans les bureaux de Tianzhu. Tianzhu qui veut d’ailleurs dire paradis en chinois (ancien mot utilisé pour caractériser l’Inde) et qui montre l’arrogance des dirigeants de l’entreprise. Shangri-La est lui-même une référence à un paradis fictif Tibétain évoqué dans le livre « Les Horizons perdus ». Les noms des personnages ne sont pas non plus choisis au hasard : C’est le cas d’Aïcha, qui reprend le nom d’une des femmes de Mahomet (عَائِشَة بِنْت أَبِي بَكْر) à qui on reproche le chemin de la violence pour mater une rébellion.
Ce travail de mise en scène est cependant amoindri par une écriture qui peine à atteindre un même niveau de qualité. Ce n’est pas le cas des personnages, qui sont parfaitement humanisés par leurs défauts, leurs pulsions et leurs visions du futur. Cela se voit par Scott d’abord qui se comporte de manière trop caricaturale en faveur de l’entreprise, mais aussi plus tard avec ses affiches comme « Acheter. Utiliser. Acheter encore » ou « Faire un Crédit. Acheter. Rembourser. Faire un Crédit » qui sont au mieux grotesques et qui sortent complètement de l’équilibre similaire à Starship Troopers que tentaient l’œuvre. Cependant ce manque de subtilité s’évapore au fil de l’œuvre et on regrette ce début un peu pétard mouillé qui éclipse un peu les réussites de l’œuvre. Par exemple, on aurait aimé que l’œuvre répète moins que les animoïdes sont des cibles faciles créées pour unifier l’humanité pour montrer d’avantage ce racisme de tous les jours dont Scott se rend complice, pour le bar ou pour ne pas relever que les blessures de son camarade n’existent pas que parce qu’il a glissé. Des comportements qui appuieraient d’autant plus l’apogée de cette thématique, la violence de la trahison et l’horreur de la déshumanisation au profit du capital. Aussi du fait que par leurs blagues les animoïdes ne se construisent qu’en opposition aux humains. C’est également le cas de la publicité qui montre ce corps désacralisé dans une position suggestive accompagné des écritures « bonne et pas chère » ainsi que « prenez là » qui semble mimer un acte sexuel. Si on ajoute les chambres trop petites pour occasionner des moments d’intimité et le fait qu’on ne voit aucun couple sur la station on comprend que cette situation amène à créer des tensions, marqué en fin de l’œuvre par un viol. Enfin, Mathieu Bablet met en avant qu’il n’y a pas un système d’oppression meilleur qu’un autre, et a beaucoup travaillé à mettre les deux sur un même pied d’égalité, notamment en leur donnant les mêmes attentes vis-à-vis de Scott. C’est donc dommage de voir le personnage principal exposé oralement tout ce sous-texte, comme si le lecteur n’était pas capable de comprendre les sous-entendus. C’est dommage, d’autant plus que je ne peux pas me sortir de la tête que le pourtant très moyen Hunger Games 4 avait lui réussi ce sous-entendu.
Comme toute personne ayant eu la chance d’aller à l’école au lycée, Mathieu Bablet a parfaitement intégré qu’une œuvre qui se voulait marquante avait intérêt à appuyer son introduction et sa conclusion. Cet ultime plan du présent montrant que peu importe qui on a cru bon de suivre on a perdu, car personne ne gagne au jeu du grand capital, au jeu de la démesure pour se croire à l’égal de dieu. Que vous fuyez, combattez, collaborez, manipulez ou profitez, vous perdrez si vous laissez un système comme celui présenté proliférer. Tout l’épilogue sert à montrer que c’est quelque chose d’impossible car c’est quelque chose d’intrinsèque à l’humanité. Une fois cela pris en conscience peut-être que la meilleure chose est de contempler le ciel et de comprendre qu’aussi grand les profits sont, on ne reste qu’un bout superflu de l’univers.
« On est si petit, si rien »