Shangri-La est une baffe monumentale, tant sur le plan visuel que sur le fond. Mathieu Bablet signe une œuvre de science-fiction grandiose qui utilise le cadre spatial pour tendre un miroir terrifiant à notre propre société.
Le premier choc est évidemment graphique. Le travail sur les décors, l'infiniment grand du vide spatial, le niveau de détail des stations et la gestion des échelles procurent un véritable vertige. Chaque planche déborde d'une générosité plastique qui immerge immédiatement dans l'atmosphère saturée de cet habitat artificiel.
Mais au-delà de la prouesse visuelle, c'est la pertinence du propos politique et sociétal qui marque durablement. Bablet dépeint un futur où l'humanité, sous le joug d'une mégacorporation, est réduite à une existence aliénante : un travail répétitif et absurde, compensé par l'illusion du bonheur à travers la consommation frénétique de gadgets inutiles. La folie des élites et des milliardaires prêts à tout contrôler résonne de manière saisissante avec nos dérives contemporaines.
Cette critique s'enrichit d'une réflexion d'une grande subtilité sur le racisme systémique à travers la figure des Anisotropes, ces animaux anthropomorphes modifiés. L'auteur décortique avec précision la mécanique du bouc émissaire : créer une sous-classe stigmatisée sert de soupape de sécurité au pouvoir, offrant à la population un sas de défoulement pour canaliser la frustration sociale. Une métaphore percutante de la façon dont chaque époque désigne ses martyrs (comme l'ont été ou le sont les minorités religieuses et ethniques dans notre histoire) pour éviter que la colère ne se retourne contre les véritables dominants.
Une bande dessinée dense, brillante et d'une lucidité glaciale. Un incontournable de la BD de science-fiction moderne.