Ce tome contient une histoire complète qui peut se lire avec une connaissance superficielle de Silver Surfer. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Donny Cates, dessinés et encrés par Tradd Moore, et mis en couleurs par Dave Stewart. Il comprend les couvertures originales de Moore, ainsi que de nombreuses couvertures variantes réalisées par Mike Zeck, Nick Bradshaw, Gerald Parel, Mike Deodato, Marcos Martin, Giuseppe Camuncoli, Bengal, Alex Garner, Peach Momoko, David Nakayama, Cian Tormey (*2), Ron Lim (*5).


Silver Surfer est en train de voguer dans l'espace sur sa planche, la silhouette de Galactus derrière lui, et il se présente : Norrin Radd dernier survivant de Zenn-La, une noble lumière dans des ténèbres sans fin, le défenseur des faibles, un ami, un allié, un amoureux, un sauveur, mais aussi le héraut de Galactus, la mort, le témoin de la mort des peuples de planètes entières (Masikron, Elynore-143; Draven-Barr), et tant d'autres. Au temps présent, Silver Surfer se bat aux côtés d'une vingtaine de superhéros à la recherche du corps de Thanos, tombés dans un piège tendu par le Black Order, la garde rapprochée de Thanos. Il parvient à les sauver à créer un phénomène cosmique qui leur permet de regagner l'espace normal, mais lui reste prisonnier de l'anomalie créée par le Black Order. Il se retrouve aspiré dans les ténèbres avec la sensation de tomber sans s'arrêter, pendant des années. Lentement son corps guérit. Au loin, il aperçoit des étoiles : il les voit naître, briller, se déchaîner, et finalement s'éteindre morte. À un moment, il aperçoit la source, quelque chose qui tue dans les ténèbres. Il ne peut pas le permettre. Il fait apparaître sa planche et entame le trajet vers cette abomination.


Silver Surfer finit par chuter vers le sol de cette planète. Il se retrouve devant un immense portail, devant lequel se tiennent 3 gardes de très haute taille, l'un armé d'une lance, l'autre d'une épée et le troisième de deux marteaux. Ils refusent de lui laisser l'accès à la pièce qu'ils gardent. Le combat s'engage. Silver Surfer se rend vite compte que ces guerriers ne se battent pas qu'avec leurs armes, mais que la planète elle-même devient une arme pour eux. Ils parviennent à sectionner sa planche en deux. À son tour, il se sert de sa planche comme d'une arme pour sectionner, pour frapper, réussissant à placer le chevalier à l'épée entre les deux marteaux de l'autre chevalier. Mais le chevalier à l'épée repart de plus belle et frappe Silver Surfer en plein ventre, le clouant au sol de la planète qui commence à l'avaler, à l'entraîner dans les ténèbres.


Cette histoire constitue un projet qui sort de l'ordinaire de la production Marvel à bien des égards. Pour commencer, ce recueil est publié dans un format un peu plus grand que celui d'une bande dessinée franco-belge, et donc beaucoup plus grand que le format comics. Ensuite, il met en scène Silver Surfer avec un flux de pensée intérieur, évoquant rapidement l'approche de Stan Lee & John Buscema dans la série de 1968 : un individu en proie à des questionnements philosophiques, confronté à des manifestations du mal, de la violence, de la souffrance, de la cruauté. C'est une approche du personnage et de la narration assez difficile à rendre viable dans un comics de superhéros basé sur les affrontements physiques, un médium limité dans sa capacité à approfondir des sujets philosophiques, sans provoquer un rejet progressif du lecteur du fait d'une narration trop ouvertement égocentrée. Or le ressenti est très différent. Donny Cates commence par un rappel de la nature du personnage, pas tant de ses origines (la scène d'arrivée de Galactus sur Zenn-La n'est pas reprise, ni celle de la transformation de Norrin Radd en Silver Surfer), mais bien de sa fonction en tant qu'héraut : trouver des planètes pour servir de nourriture à Galactus, et être le témoin passif de l'annihilation de leurs populations si elles sont habitées. Ensuite il connecte cette histoire avec la continuité du moment de l'univers partagé Marvel, en particulier avec les événements de la série Gardiens de la Galaxie qu'il écrit dont il est également le scénariste. Cates entame son récit avec une démarche à l'opposé de celle d'un auteur qui ferait une histoire complète indépendante de la continuité pour attester qu'elle s'élève au-dessus de la production industrielle.


Par contre, dès la première page, le lecteur se rend compte que cette histoire sort du lot du point de vue graphique. Il reconnait peut-être le nom de Dave Stewart : un coloriste ayant fait progresser les standards du métier tout au long des années 2000, et capable d'adapter son approche chromatique à l'artiste qui a réalisé les dessins. C'est également le cas pour ce projet. Sur les pages 2 & 3, le lecteur est comme hypnotisé par e travail sur les nuances de rouge orangé évoquant les destructions et les morts causées par Galactus dans le passé, avec un discret reflet orangé sur la tête de Silver Surfer, sa peau ayant un fort pouvoir réfléchissant. En découvrant les dessins fluides et denses des pages 4 & 5, le lecteur mesure l'apport de Dave Stewart pour améliorer la lisibilité, en faisant ressortir chaque élément, ainsi que son utilisation maîtrisée de la myriade d'effets spéciaux rendus possibles par l'infographie, en particulier sur les maillons des chaînes incandescentes du Rider. Du grand art. La couverture montre que Tradd Moore aime bien les traits encrés à l'intérieur du pourtour des surfaces pour donner une sensation de texture, mais aussi de mouvement mis en évidence par la lumière. Cela se trouve confirmé dès la première page (un dessin en pleine page de Silver Surfer avec le buste de Galactus en arrière-plan), puis à chaque page suivante.


Tradd Moore dessine en représentant de manière concrète les personnages et les environnements de chaque planète, mais également en mettant en avant le mouvement, les jeux de lumières et en incorporant des éléments expressionnistes pour transcrire des sensations allant de l'état d'esprit d'un personnage à l'effet psychédélique d'une situation, de phénomènes spatiaux. Dès les pages 2 & 3, il joue avec l'anatomie de Silver Surfer, la déformant un peu ne respectant pas exactement les proportions pour mieux rendre compte de la vitesse, de son aérodynamisme, de la façon dont il fait corps avec sa planche, et des déformations occasionnées par les anomalies de l'espace, par les ténèbres maléfiques qui le rongent, par la rage qui l'anime par moment. Il ne s'agit pas simplement d'un truc visuel répété de séquence en séquence : Tradd Moore conçoit chaque déformation en fonction de la séquence en fonction des forces qui agissent sur le corps de Norrin Radd. Le lecteur peut trouver que l'artiste va trop loin quand Silver Surfer se transforme en dauphin de l'espace ou en loup, mais en fait les dessins sont passés dans le domaine de l'allégorie, montrant la manière dont Radd se figure que ses intentions et son état d'esprit sont perçus par son opposant. Cela donne lieu à des planches de toute beauté, où les bordures de cases peuvent disparaître, les formes s'interpénétrer, les couleurs devenir de plus en plus psychédéliques, les dessins glisser vers le surréalisme et l'art abstrait.


Le lecteur se retrouve vite emporté par les émotions générées par la narration visuelle inventive, fluide, entremêlant description et ressenti avec une rare intelligence, et une réelle conviction. S'il feuillette rapidement la bande dessinée, il peut avoir l'impression que l'artiste se fait plaisir pour en mettre plein la vue, mais à la lecture il apparaît que chaque flamboiement pictural est au service de la narration, est conçu en fonction de l'intrigue, du moment. Du coup, le lecteur peut très bien ne plus prêter aucune attention à l'histoire et se laisser porter par les effets kinesthésiques des pages, par les innombrables surprises visuelles : une surface de planète évoquant un tapis d'anémones de mer, des cases dont les formes deviennent abstraites s'il les déconnecte de celles qui précèdent et qui suivent, des formes géométriques (des trapèzes volants), des flux de matière en fusion, des yeux comme des soleils, un cerf aux bois démesurés… C'est sans fin.


Donny Cates aurait donc très bien pu se contenter de concevoir des scènes spectaculaires qu'il aurait alignées sur une trame simpliste. En fait son ambition s'avère plus élevée. Dans sa postface, il explique qu'il a souhaité s'inscrire dans la lignée de ce que Stan Lee avait fait sur la série, d'évoquer des convictions philosophiques et morales. Sans grande surprise, il fait de Silver Surfer, un être de lumière qui lutte contre les ténèbres. Il connecte entièrement la présente histoire à Knull la divinité des symbiotes qu'il a introduit dans le premier tome de sa série Venom. Au départ, le lecteur estime qu'il s'embarque dans un récit de superhéros traditionnel, bénéficiant d'une narration visuelle extraordinaire. Rapidement, le scénariste insiste à plusieurs reprises sur le fait que son héros se bat contre les ténèbres, représente le bien contre le mal, une sorte de supériorité morale qui s'oppose à une force corruptrice. À ce moment du récit, le lecteur a peut-être déjà oublié que Cates a commencé par rappeler Norrin Radd a été le témoin passif de massacres à l'échelle planétaire, ce qui diminue d'autant sa supériorité morale, voire la neutralise. Ce lourd passif revient à plusieurs reprises, et la question morale en devient plus nuancée. Le thème de fond n'est pas la rédemption même si cette notion est présente. Il réside plutôt dans les actions à mettre en œuvre pour lutter contre les ténèbres. Peut-être que le lecteur tiquera à la mise en scène de la question du sacrifice personnel, la flamboyance des dessins de Tradd Moore montrant la question sous un jour trop manichéen. Cela n'empêche pas Donny Cates de mener son questionnement à son terme, sur la responsabilité individuelle des moyens employés qui ne peuvent pas toujours être justifiés par la fin.


Dès la couverture et les dimensions de cette bande dessinée, le lecteur sait qu'il s'apprête à s'immerger dans un récit qui sort des productions industrielles basiques des comics. Il est tout de suite impressionné par le bouillonnement de la narration visuelle, très riche, et très maîtrisé. Il sait qu'il va se montrer moins exigeant sur l'histoire au vu du voyage visuel. Il a la bonne surprise de découvrir un scénariste qui ne prend pas les comics de superhéros de haut : au contraire il fait plusieurs références à la continuité de l'univers partagé Marvel, et à l'historique du personnage, sans que cela n'en devienne incompréhensible, ou le seul intérêt du récit. Il fait honneur aux récits de Stan Lee pour la série de 1968 avec John Buscema, tout en menant le questionnement moral à sa façon.

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