Sortie de route
7.5
Sortie de route

Roman graphique de Song Aram (2025)

On peut se dire, en refermant ce gros volume d'inspiration autobiographique, que le propos comme le dessin ne sont pas d'une très grande originalité : c'est une variation sur le thème de l'adolescence, de la quête d'identité et d'acception et des (pas très bons) choix qui l'accompagnent. A un moment, l'héroïne se compare à Holden Caufield dans L'Attrape-Coeurs et c'est vrai que le point de départ est à peu près le même : une jeune fille de seize ans, exclue de son lycée huppé, se retrouve à errer dans une ville nord-américaine (Toronto, ici) dans une quête de sens désespérée à son existence solitaire. Même le dessin fin et bichrome, noir et blanc avec quelques touches de blanc, peut faire penser à des bédéastes américains comme Scott McCloud ou Craig Thompson (dont l'auteure s'est peut-être inspirée).


Toutefois, deux choses se démarquent dans Sortie de Route : premièrement, le propos sur l'adolescence, même s'il n'est pas neuf, y est particulièrement bien vu. Bien que la narration soit sur un mode rétrospectif, l'auteure se contente de raconter les choix de son héroïne sans essayer de sur-analyser, et sans non plus la présenter sous son meilleur jour (alors qu'elle est clairement victime de bon nombre de situations). Une phrase revient souvent : "J'avais l'impression de jouer un rôle". Oh Hana ne sait pas qui elle est, sinon peut-être la fille de riches parents coréens qui ne semblent voir en elle qu'une charge financière. Elle tente maladroitement de trouver son identité, quitte à prendre des décisions peu éclairées (passer un an à l'étranger sans y être vraiment préparée, aller étudier dans un établissement hors de prix, traîner tard, boire et fumer pour se la jouer "meuf cool"...). Mais peu importe ses efforts, elle est différente. En Corée comme au Canada, elle ne trouve pas sa place. Non qu'elle ait réellement une bizarrerie qui la distingue des autres, et c'est aussi en cela que le récit montre toute sa finesse : les ados vivent souvent en bande et il faut des signes distinctifs, des "règles à respecter" comme le lui dira sa colocataire, pour en faire partie. Parfois, il suffit juste d'être arrivé au mauvais moment, ou de se retrouver malgré soit au centre d'un conflit futile (qui ne nous concernait même pas à la base) pour être rejeté. C'est tout bête, mais il suffit d'un coup de malchance, parfois, pour se retrouver cible d'un harcèlement, ce dont l'auteure parle très bien. De même pour le mutisme des ados ou pour certaines certitudes un peu bêtes qu'on peut avoir à cet âge-là : plusieurs fois, pendant ma lecture, je me suis dit "Mais pourquoi tu ne tentes pas ta chance ? Mais pourquoi tu n'en parles pas ? Mais pourquoi tu crois à ce truc avec autant de force ?" avant de me rappeler que dix ans plus tôt, j'aurais agi exactement de la même façon. Parler de ce que je traversais était au-dessus de mes forces, comme c'est le cas pour son personnage. De même qu'à cet âge, il nous est tous arrivé d'avoir des certitudes irrationnelles ou de péter un câble pour pas grand-chose. Song Aram a l'intelligence de se mettre à hauteur d'ado, en montrant un personnage ayant des réactions d'ado, sans jamais nous inviter à le juger (l'héroïne, malgré sa maladresse, est en effet très attachante).


La deuxième singularité de Sortie de Route tient au contexte chronologique et culturel dans lequel il se place : celui (en partie) de la Corée de la fin des années 90 (ce que nous rappellent les nombreuses chansons passées dans l'album), ravagée par la crise économique, où l'argent est au centre de tout : malgré le milieu assez aisée où évolue Oh Hana, tout le monde a peur pour ses sous. L'argent est aussi un moyen d'expédier loin de chez soi des gosses dont on n'arrive pas à s'occuper, mais lorsqu'il vient à manquer, lesdits gosses sont bien obligés de rentrer au pays et ne peuvent plus y poursuivre leurs études. Une génération d'enfants (de riches, certes, mais enfants quand même) bazardés un peu partout et livrés à eux-même, le tout sans qu'on se soucie beaucoup de leurs états d'âme, les soucis financiers prenant le pas sur le reste. Mais on parle aussi d'une Corée patriarcale, où les souffrances des femmes ne sont pas prises en compte (pour sermonner Oh Hana, sa mère et les autres adultes lui rappellent toujours à quel point son père travaille dur pour faire vivre les siens. Comme si ceux qui rapportaient l'argent étaient les seuls à avoir le droit d'être plaints) et où le corps des filles est étroitement surveillé, y compris entre elles (comme beaucoup de jeunes filles harcelées, Oh Hana sera victime de slut-shaming, sa supposée promiscuité avec les hommes étant pointée du doigt...y compris par ceux qui ont cherché à en profiter). Un pays en crise (dans tous les sens du terme) engendre une génération en crise, qui ne sait pas où aller.


En ce sens, le mal-être d'Oh Hana est à la fois personnel, universel et attaché à une époque précise. Il peut toucher de nombreux lecteurs (y compris non-coréens) et il est difficile de ne pas se reconnaître dans l'un ou l'autre des comportements présentés. De plus, le trait (pour y revenir brièvement) est à la fois simple et expressif. Il restitue bien la mélancolie ambiante. En somme, une très belle découverte d'une auteure qui gagnerait à être davantage connue en France.

DanyB
9
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le 23 mai 2026

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Dany Selwyn

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