The Junction
7.5
The Junction

Comics de Norm Konyu (2022)

The Junction, une œuvre graphique sans pareil sur l’absence et le deuil

Cela faisait un petit moment que je n’avais pas parlé BD par ici, et je reviens avec une petite pépite graphique qui m’a durablement marquée. The Junction, publié chez Glénat, est un ouvrage illustré signé Norm Konyu. Je ne connaissais pas ce nom avant de lire cette BD et c’est un mal, car il est à l’origine de l’oeuvre miroir Downlands, publiée en 2025 et qui reflète, paraît-il, à merveille l’ouvrage dont on va parler aujourd’hui.


Nous voilà donc débarqués à Medford, petite bourgade comme il en existe des milliers. Douze ans après sa disparition, Lucas Jones réapparaît du jour au lendemain, mais quelque chose cloche. Le jeune garçon, âgé de onze ans lors de sa disparition, devrait être aujourd’hui un jeune homme de vingt-trois ans. Cependant, Lucas a conservé la même apparence que le jour de sa disparition. Que lui est-il arrivé ? Où est-il passé durant ces douze années ? Et surtout, est-ce bien lui ? Tant de questions auxquelles font face les enquêteurs chargés de l’affaire et qui vont se heurter à un Lucas mutique dont l’histoire se dévoilera petit à petit au fil d’indices retrouvés sur lui. Des photos polaroid, un livre de Jules Verne, un morceau de poterie, des pétales de fleur, et surtout, un carnet de notes dans lequel il évoque une ville inconnue : Kirby Junction.


C’est à Kirby Junction que le gros de l’intrigue se déroule. Une ville bien étrange dans laquelle tout semble figé dans le temps, et qui pourtant ne cesse de changer. Si la vie de Lucas n’a rien d’extraordinaire, elle va pourtant prendre un tournant inattendu. Le jeune garçon expérimente des événements étranges, déroutants, invraisemblables, qui le plongent dans une perplexité totale. Certains faits semblent le fruit de son imagination, et pourtant, lui paraissent si réels qu’il décide de mener sa propre enquête. Pourquoi ses parents ont l’air de lui cacher des choses ? Comment des maisons peuvent-elles apparaître du jour au lendemain ? Et surtout, pourquoi son père se rend-il en pleine nuit déposer une rose sur une tombe à l’écart de la ville ? Le réel se fissure pour laisser place aux réponses, et peu à peu, Lucas découvre la vraie nature de Kirby Junction. Je n’en dirai pas plus ici car il serait dommage de vous en dévoiler trop, il vaut mieux garder tout le suspense pour que vous puissiez à votre tour vous plonger dans ce récit unique.


Plus que l’intrigue, c’est la patte graphique qui est saisissante dans cet ouvrage. Je ne pensais honnêtement pas aimer autant ce design, mais je dois dire que les dessins collent parfaitement à cette ambiance étrange et dépouillée. Les traits sont à l’image du récit. Simples, peu expressifs, si ce n’est pas expressifs du tout, carrément figés même, comme s’ils étaient absents, ailleurs. On a du mal à percer à jour les émotions des personnages, à commencer par Lucas. Si ce n’est la sidération qu’il ressent face à ces événements. Tout comme nous. Et malgré cet aspect très particulier, les émotions transparaissent malgré tout.


L’ensemble de l’œuvre est extrêmement créatif. La coloration, dont le travail nous est expliqué en fin d’ouvrage, offre de belles palettes de pastels qui évoquent les souvenirs, la mémoire dans les flashback se déroulant à Kirby Junction, rendant l’ensemble très vaporeux, presque fantasmagorique. L’usage de tons plus forts, plus foncés, ancrent le récit dans le réel lors des passages à Medford. Ce contraste puissant nous aide à passer de l’un à l’autre sans trop perdre nos repères. C’est extrêmement réussi. On remarque également le peu de détails dans les décors de Kirby Junction, un peu à la manière d’un rêve diffus, quand les éléments de décors fourmillent de petites choses à Medford. Une technique habile pour marquer une fois de plus le contraste entre les deux lieux.


Cette dualité est admirablement représentée sur la couverture même de l’ouvrage, avec le visage de Lucas scindé en deux parties, l’une dans l’ombre, l’autre dans la lumière, pour exprimer l’ambivalence du récit et de la narration. Tout dans cette œuvre est opposé, c’est un véritable clair-obscur autant dans les dessins que dans la coloration et dans la narration. L’ambiguïté des personnages, l’ambivalence des parents de Lucas, l’impression que tout se répète mais sans réussir à mettre le doigt sur ce qui cloche. C’est un excellent travail qu’il me semble important de souligner.


Si je ne mets pas cinq étoiles sur cinq, c’est simplement car on devine rapidement ce qui se passe dans cette étrange ville de Kirby Junction. La grande révélation de fin tombe de ce fait un peu à l’eau, mais The Junction n’en demeure pas pour autant une œuvre mature et admirable, tant par ses graphismes que par son histoire. Il ne me reste plus qu’à me procurer Downlands pour me plonger à nouveau dans l’univers de Norm Konyu, afin de revivre une aventure aussi grandiose que celle que je viens de vous présenter.

lesmotsdelivrent
9

Créée

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