Fragments de Science-Fiction, 1970-1980

Les sept courts récits recueillis dans cet album appartiennent au genre de la science-fiction, ainsi que le titre le fait pressentir. Une science-fiction relativement datée, celle des années 1970-1980, qui s'enivrait des perspectives grandes ouvertes des problèmes écologiques, politiques et sociaux du moment, à traduire dans ce genre littéraire en train d'exploser. Il y a dans ces récits une liberté d'invention, parfois une jubilation facétieuse, à traduire en termes crus, parfois sombres, aussi bien les inquiétudes collectives du moment que les mouvements d'humeur de l'auteur.

Il est bon de préciser que - fait rare - Moebius préface lui-même l'album, et explicite assez nettement ses intentions pour chaque récit. Ainsi, le récit-titre de l'album, "The Long Tomorrow", scénarisé par Dan O'Bannon, date de cette époque d'émergence des grands maîtres du post-surréalisme, au cours de laquelle Jodorowsky préparait "Dune", et tout le monde était encore sous le choc de "2001, L'Odyssée de l'Espace", et de "Silent Running". Dan O'Bannon (le scénariste d' "Alien") était un Californien costaud et "vêtu d'une façon sauvage", qui devait travailler avec Jodorowsky, et qui faisait de la BD à ses moments perdus. Le récit nous montre une de ces invraisemblables métropoles fantasmatiques de plus de cent niveaux entassés les uns sur les autres (bonjour la résistance des matériaux pour ceux qui habitent en bas !) , avec des puits vertigineux style "Suicide Allée" de "L'Incal", et un souci de décors minutieux et futuristes, dans lesquels chaque image vaut son pesant de créativité. Le récit met en scène un détective privé du futur qui a quelques problèmes avec un extraterrestre féminin. Le côté daté du récit se perçoit à travers l'usage conventionnel du thème de l'androïde, et la valeur culturelle apportée au thème du "cerveau", en ces belles années de vulgarisation de la neurophysiologie. Travail très réussi, avec cette technique particulière à Moebius, qui consiste à mettre en scène des dessins parfois détaillés et fouillés (mais pas du niveau de "Blueberry", quand même !) et parfois des dessins d'une pureté "ligne claire" sur les traces du "Monde d'Edena".

"Rock City", tout aussi daté, met en scène un homme qui tente, sans succès, de s'échapper d'un monde totalitaire où la norme consiste à respecter l'esprit Rock and Roll, à s'habiller dans la manière extravagante du Rock de l'époque, et bien sûr à brailler sur une scène en grattouillant une guitare. Vaut surtout par son inquiétude politique sous-jacente.

"L'Univers est bien petit" (vignettes grand format) montre en peu de pages l'absurdité des passions haineuses humaines sur fond de thème "Robinson Crusoë" interplanétaire. Quelque peu nihiliste, mais, vu la société actuelle, on n'y contreviendra pas. Le côté trash est bien dans l'esprit post-soixante-huitard fasciné par la viande hachée.

"Barbe-Rouge et le cerveau pirate" : encore du cerveau ! (voir ci-dessus). Science-Fiction d'humour noir, avec robot familier gaffeur et qui dit "Mille Sabords !", et quelques incidents tendant à rapprocher la vie dans un vaisseau spatial de celle qui prévalait sur les grands voiliers pirates du XVIIIe siècle. Beaucoup d'allusions: "Barbe-Rouge" (BD de Charlier et Hubinon), gag de l'écoutille ouverte, avec un Philippe Bouvard frisottant parmi des maquettes de voiliers style "La Licorne" de Tintin.

"L'Artefact" : humour noir avec procédé de gullivérisation en fond de récit.

"Approche sur Centauri" : Décor SF. Un mec passe dans l'hyper-espace, et là, Moebius se met à dessiner des cauchemars et des monstres à la manière de Philippe Druillet, qui a écrit le scénario. Bien que Moebius, dans l'introduction, minimise la qualité de son travail, il est très réussi.

"Variation N° 4070 sur ""Le" Thème" " : "Le" Thème, c'est l'Apocalypse nucléaire. Occasion pour Moebius de montrer l'absurdité exterminatrice de l'homme à plusieurs niveaux du récit. Très sombre là aussi, mais visiblement le monde actuel n'a pas progressé d'un poil depuis. Au contraire : il y avait beaucoup moins de guerres sur la planète à ce moment-là.

Joli assortiment du travail d'un graphiste génial et au mieux de sa créativité, restituant au passage les tourments et impertinences d'une époque.
khorsabad
8
Écrit par

Le 9 mars 2015

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