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le 28 juin 2026
SuivreSans souci de l'orage
Matthieu Diez quitte Lyon avec femme et enfants pour travailler en tant qu'attaché à l'ambassade de France de Beyrouth."En Août 2021, je connais principalement le Liban pour sa gastronomie que je...
C’est en lisant l’album « En lutte » de Fabien Toulmé qui consacre un chapitre à la Thawra Libanaise (Mouvement de contestation populaire lancée à l’automne 2019, contre la classe politique et la crise économique) que j’ai découvert l’existence de Mathieu Diez, qui l’accompagnait dans son périple. Mathieu est un acteur très investi du monde de la culture et il connaît bien la BD car c’est sa passion. Il a notamment cofondé le festival Lyon BD et y a participé pendant près de 15 ans. Lorsqu’il revient au Liban en 2021, cette fois-ci en tant qu’attaché culturel, l’une des premières manifestations qu’il organise, est le « Beyrouth BD Festival », qui rassemble à la fois des artistes libanais ainsi que d’autres internationaux. Il mettra ensuite en place le festival du livre et la nuit des idées dans le cadre de sa mission. Organiser un événement culturel dans un pays confronté à des difficultés économiques et politiques peut sembler dérisoire face à l’ampleur des problèmes. Pourtant, c’est précisément là que réside la force de cette démarche. Continuer à faire circuler les livres, à réunir des auteurs et à permettre aux idées de s’exprimer, c’est refuser que la crise occupe tout l’espace.
Au départ, l’auteur ne débarque pas en aventurier intrépide venu défier le danger et il a une connaissance assez superficielle du pays car du Liban, il n’en connaissait que l’aspect gastronomique. Mais rapidement, derrière les plaisirs de la table se dévoile une société complexe, marquée par les divisions communautaires, les tensions politiques et les cicatrices d’une histoire tourmentée. L’une des grandes qualités de l’album est justement de nous faire découvrir cette réalité sans jamais donner l’impression de suivre un cours d’histoire-géo. Un peu à la manière des chroniques (de Jérusalem ou Birmanes) de Guy Delisle avec le côté témoignage sous forme de « carnet de voyage ». Mais complété par le côté BD documentaire qui explique la situation du Liban au regard de sa construction.
Derrière les bombardements et les crises qui occupent régulièrement le devant de la scène médiatique, il y a aussi des villes vivantes, des familles, des amitiés, des livres et des gens qui continuent d’avancer malgré tout. Comme dit l’un des personnages « C’est un truc d’occidental, d’Européen, de croire que quand tout va mal dans un pays, on s’arrête de vivre ». Ces quatre années professionnelles et familiales de l’auteur vont profondément transformer son regard sur ce pays. En partageant son expérience d’expatrié, l’auteur nous montre comment l’attachement à un pays se constitue progressivement, à travers des visages, des habitudes et des moments qui finissent par devenir précieux. Lorsque Mathieu et sa famille arrivent au Liban, le pays porte déjà les traces de l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août 2020, et traverse une grave crise économique. Malgré cela, la famille construit ses repères et développe ses habitudes. Le lecteur partage cette découverte, presque comme s’il était lui-même invité à prendre place dans le quotidien des protagonistes.
Mais le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’ensuit, bouleversent l’équilibre de toute la région. En 2024, l’escalade militaire atteint même une nouvelle intensité et la guerre vient brutalement interrompre cette parenthèse de vie. Ce qui paraissait ordinaire devient soudain incertain. C’est ainsi que le récit prend toute sa dimension humaine. La guerre n’est plus une succession de dates ou de titres dans les journaux. La ville n’est plus une simple destination lointaine, elle est devenue familière et un personnage à part entière. Il faut néanmoins garder à l’esprit que Mathieu Diez raconte cette expérience depuis sa position particulière d’expatrié français travaillant au sein d’une institution diplomatique. Son témoignage ne prétend pas résumer celui de tous les Libanais, dont beaucoup n’ont pas les mêmes possibilités de départ ou de protection. Mais il apporte un éclairage sur ce que signifie vivre au milieu de l’incertitude et devoir quitter un lieu auquel on s’est attaché.
Le dessin de Jean-Baptiste Pollien Alias Jibé accompagne cette évolution avec une ligne claire expressive et accessible. Les personnages sont vivants, les visages bien que tout en rondeur transmettent les émotions avec justesse et les dialogues conservent une grande fluidité. Cette approche graphique permet de passer naturellement des scènes familiales aux explications historiques, puis aux moments de tension, sans alourdir le récit. La mise en scène, presque cinématographique, donne du rythme et évite l’impression d’assister à une longue succession de vignettes explicatives maintenant ainsi l’attention du lecteur. Lorsque la guerre s’impose, le dessin sait également se faire plus grave et plus sombre. Les nuances qui accompagnent les scènes de bombardement font alors ressortir la gravité des événements. Les regards, les attitudes et les silences prennent le relais des mots. Plutôt que de rechercher systématiquement le spectaculaire, Jibé privilégie l’humain, ce qui rend certaines scènes d’autant plus touchantes. Sa sobriété sert parfaitement le propos de l’album. Au-delà des événements, ce sont toujours des femmes, des hommes et des familles qui en subissent les conséquences. C’est ce qui donne à l’album sa sincérité.
Cette BD est plutôt une belle invitation à regarder Beyrouth autrement, sans fermer les yeux sur ses drames, mais sans oublier non plus tous ceux qui continuent d’y vivre.
Lire mon avis illustré sur : https://www.artefact-blog-bd.com/recit-complet/tout-mais-pas-beyrouth/
Créée
le 26 oct. 2026
Critique lue 3 fois
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