Parmi l’éventail de destinations que nous offre le monde, Tchernobyl n’est pas vraiment la plus prisée : destruction, dévastation, contamination, sont autant de termes qui nous viennent à l’esprit lorsque résonne ce nom devenu symbole de mort, capitale de la douleur éternelle de notre époque moderne. Un printemps à Tchernobyl nous pose d’emblée une question : Pourquoi s’y rendre alors ? Pourquoi vouloir embarquer le lecteur en pèlerinage vers une terre brûlée qui n’a plus rien à offrir, même pas un semblant de mystère à mettre sous la dent de notre curiosité ? Eh bien peut-être tout simplement pour nous convier à exorciser nos angoisses de morts, à passer outre ces pensées funestes qui nous plombent l’existence, pour nous reconnecter à l’essentiel, à cette vie superbe ignorée bien souvent sauf lorsqu’elle irradie à travers les environnements ténébreux. Une promesse de bonheur inespéré suggérée par ce titre, d’ailleurs, qui voit le siège de la désespérance être bercé par la saison du renouveau.
Mais avant d’y goûter, c’est la peur qui prédomine et irradie à travers les images. Une peur inévitable et naturelle, nourrie par nos représentations de la mort, que tente de surmonter Emmanuel Lepage lorsqu’il est sollicité par les associations Les Dessin’Acteurs et Les enfants de Tchernobyl afin de réaliser un reportage de terrain, dessiné, artistique, militant mais qui soit surtout le reflet d’une réalité que l’on rejette bien souvent au loin, hors de notre vue. Un peu comme ce nuage radioactif que l’on repousse plus ou moins consciemment hors de nos frontières.
Une peur somatisée par l’auteur, se manifestant par une crampe handicapant sa main droite, et dont les effets délétères viennent corrompre l’univers graphique : le N&B se sature de noir, le trait est brut, le rendu est viscéral. L'impression de toxicité nous assaille tant la souillure semble omniprésente, touchant aussi bien la végétation, l’alimentation que la vodka. Malgré cela, le compte rendu de la Zone fascine par la puissance évocatrice de ces images dignes d’un film de Tarkovsky, avec ces maisons, voitures ou jouets délaissés, signes d’une vie autrefois prégnante en ces lieux, ou encore l’inquiétante tour de la centrale qui convoque à elle seule tous les fantômes du passé.
Quant à la tension, sournoisement entretenue par les sonorités (le bruit du dosimètre) et les détails évocateurs (les masques de protection...), elle se fait prégnante au début du récit et aiguillonne notre attention vers l’attitude de survie de ces individus conscients du danger mais bien décidés à ne jamais abdiquer, à ne pas se soumettre aux effets du fatum.
Dès lors, le récit prend une autre tournure : l’auteur retrouve progressivement le plein usage de sa main et c’est la clarté qui envahie les pages et apaise les esprits. La tension s’efface, emportée par le flot vivifiant des images et c’est tout un univers qui se redessine sous nos yeux : avec le printemps, les pages se gorgent de couleurs en même temps que les forêts et les animaux colonisent l’espace de leur beauté sauvage. Notre regard s’illumine et se porte alors sur cette communauté pittoresque où l’on se rend visite, on partage, on entretient le bon voisinage, on festoie, on s’intéresse aux autres... On vit ensemble tout simplement. Le poison omniprésent n’empêche pas la contagion des bons sentiments, et c’est ce qui rend la lecture d’Un printemps à Tchernobyl aussi précieuse.