A rebours de notre époque moderne hyperpolarisée, où l’on s’adresse à l’autre avec les oreilles bouchées par un trop plein de certitude, où l’on développe sa pensée le temps d’un tweet et où l’on stigmatise à tour de bras celui qui est différent, Cristian Mungiu prend le parti du doute, de la nuance, de la lente et patiente exploration de ces zones grises où se confrontent systèmes de pensée, préjugés, probité et failles personnelles. Inspiré par un fait réel qui fit polémique en Norvège et en Roumanie, Fjord se pare ainsi des atours du drame judiciaire, non manichéen et humaniste, se méfiant aussi bien du conservatisme rigoriste que du progressisme borné, pour diffuser une profonde réflexion sur le choc des cultures, la polarisation de nos sociétés occidentales et la possibilité perverse de voir nos intentions de protection devenir acte de persécution.
La persécution en question est celle que va subir Mihai et Lisbet Gheorghiu, un couple de religieux traditionnalistes qui quitte leur Roumanie natale avec leurs cinq enfants pour la promesse d’une vie meilleure dans ce paradis terrestre qu’est la Norvège. Seulement, quelques ecchymoses découvertes sur leur fille aînée viennent briser leur idéal et les plonges au cœur d’un engrenage judiciaire impitoyable qui propulsera au premier rang des accusés leur culture et leurs opinions supposées : ce sont les méthodes éducatives du couple qui sont pointées du doigt, ce sont les systèmes de pensée de ces étranges étrangers qui sont stigmatisés.
Prolongeant la méthode entrevue dans le remarquable RMN, soit l’examen au scalpel de la difficile cohabitation entre différentes communautés, Christian Mungiu questionne les extrémismes idéologiques de tous bords et laisse au spectateur le soin de se forger sa propre opinion, sans le guider ou le manipuler. Nous sommes ainsi témoins du rigorisme du couple Gheorgiu (interdiction faite aux enfants des distractions modernes ou des fêtes d’anniversaire, place prépondérante accordée à la dévotion religieuse...), voire de l’expression soudaine d’une tension larvée (les visages qui se ferment, les paroles qui cinglent, l’intensité que l’on met pour planter une hache dans son billot...), mais jamais de brutalité, de coup ou de maltraitance. De la même façon, les voisins norvégiens, si accueillant et bienveillant au début, peuvent paraitre eux aussi rigoristes dans leurs comportements (cette fille que l’on contraint à la corvée de vaisselle pour avoir voulu s’exprimer ou qui se sent obligée de couvrir son séant lorsque son père vient la voir...), voire sournoisement intolérant (l’air d’Amazing Grace que l’on demande d’arrêter pour cause de prosélytisme...).
La nuance est partout avec Fjord, lorsque le récit semble appuyer un point de vue, un élément surgit pour le modérer ou le contrarier... Ainsi, jamais les portraits ne seront dessinés à gros traits (Mihai et Lisbet ne sont pas caricaturés en extrémistes religieux, les représentants de l’Aide Sociale à l’enfance ne sont pas réduits à être des procéduriers sans cœur), grâce à sa finesse d’écriture et au jeu des acteurs bien sûr (Sebastian Stan impressionne par son intensité et son désarroi intériorisé, quant à Renate Reinsve, elle imprime l’écran par son émotion contenue), mais également grâce à une mise en scène qui place sur un même pied d’égalité tous ses protagonistes à travers de long plan-séquence où tout le monde peut prendre sa place et où le regard du spectateur peut se focaliser sur ce qu’il veut : chaque témoignage, regard, parole ou silence dessine un univers moral dans lequel subsiste toujours des zones d’ombre. Fjord aborde des thématiques complexes comme la parentalité, la religion, l’immigration ou la notion de justice sans faire détenir la vérité par une idéologie plutôt qu’une autre. C'est sans doute parce que Mungiu cherche moins à débusquer cette “vérité” qu’à nous interroger sur la manière avec laquelle on s’empresse de construire la nôtre, d’appliquer notre propre jugement, de nous cramponner à nos prérequis.
Une ambition qui, toutefois, n’évite pas certains écueils, comme cette tendance à allonger les débats, à s’attarder parfois longuement sur des échanges, peut contrarier la dimension émotionnelle. Quant à son obsession pour la retenue, pour la neutralité de point de vue, elle flirte parfois avec le geste démonstratif.
Mais le plus important réside dans sa manière de sonder nos systèmes de pensée à travers les joutes verbales, ce qui n’est pas sans rappeler l’excellente démarche d’Anatomie d’une chute : comme chez Triet, la suspicion s’ancre dans les sous-entendus et les ambiguïtés du langage. Ici, on retrouve également un dialogue qui se développe à travers l’usage de plusieurs langues (norvégien, roumain, anglais), multipliant ainsi le risque d’approximation et de malentendus. Et c’est d’ailleurs un malentendu qui sera à l’origine de l’affaire, puisque la “punition corporelle” que la jeune Elia reconnaît avoir subie peut recouvrir différentes formes de gravité, allant de la fessée ou de la gifle épisodique jusqu’au tabassage en règle. Les termes ne se chargent pas totalement de la même signification selon la culture et la langue employée, une nuance peut ainsi se créer entre “punition corporelle” et maltraitance : c’est ce que Mihai tente d’expliquer maladroitement en opposant les mots “taper “et “frapper”. La langue, plutôt que de favoriser la communion entre les individus, finit par être source de dissension en faisant croître l’incompréhension, avant d’être le siège d’une violence institutionnelle qui s’abat froidement, mécaniquement, sournoisement même, comme lors de cette séquence où l’on informe à la mère le retrait de ses enfants. Une différence de perception du langage qui révèle une différence de culture, une autre approche de l’éducation, du rapport à la vie et au monde : on parle différemment, on pense différemment. Sans faire l’effort de comprendre l’autre, il n’y aura point de dialogue possible.
Trouble du langage, du rapport à l’autre, dont les effets se retrouvent de manière éloquente dans la relation avec les enfants. Très subtilement, Mungiu évite le manichéisme en mettant dos à dos les deux camps, mettant au jour les défaillances éducatives existantes aussi bien au sein de la famille conservatrice que progressiste : les enfants disparaissent de l’image pendant une grande partie du récit car leur parole est verrouillée, leur désir ou ressenti négligé. L'éducation parle moins des enfants que des parents car c’est leur parole qui compte, leur désir qui régit l’univers familial. D’ailleurs, Mungiu trace une véritable similitude entre les attitudes des deux pères qui regrettent chacun le lien de proximité qui s’est créé entre les deux filles : qu’il soit conservateur ou progressiste, le père témoigne de la même attitude égoïste, de la même psychorigidité, de la même défaillance éducative.
Mais le grand talent de Mungiu, bien sûr, est de soutenir ses thématiques par une mise en scène finement allusive, de prolonger le verbe par langage visuel signifiant. On s’en rend compte dès les premières minutes avec cette vision “carte postale” de la Norvège, chantre de la tolérance, sur laquelle flotte l’air d’Amazing Grace : un trait d’ironie qui annonce la discorde à venir. Les immenses fjords, les eaux noires peu accueillantes, les glaciers brumeux et les potentielles avalanches forment un ensemble insécure dans lequel flotte l’idée d’une menace patente. Loin de véhiculer une impression de paradis terrestre, le visuel métaphorise ce danger sous-jacent que sont les passions et idéologies tapies sous le vernis des civilités. Les individus sont vus isolés, minuscules, prêts à être submergés par une avalanche, préfigurant le sort que subira la famille Gheorghiu face au système judiciaire. Ils peuvent être également perçus comme des personnes malades et handicapées, comme le grand-père dont les troubles moteurs et d’élocution l’empêchent de véritablement progresser (au-delà des a priori), à l’instar de ces progressistes lestés par des préjugés et une ouverture d’esprit à géographie variable.
Et les seuls individus qui semblent être capables de franchir la barrière des préjugés, ce sont les jeunes : pas encore totalement formatés par la doctrine des adultes, ils ont suffisamment de candeur et, finalement, de tolérance pour aller vers l’autre, pour tisser une véritable relation avec autrui. On notera que les différences de langage ne gênent nullement l’entente entre jeune roumain et norvégien : ils partagent un langage commun, celui de l’authenticité. La relation qui s’écrit entre Noora et Alia vient symboliser ce souhait d’entente entre les communautés. Une prière, finalement, qu’adresse Mungiu à ses congénères lors de cette ultime scène qui s’oppose finement à la première : l’ironie disparaît de l’écran pour laisser place à une forme de merveille, d’enchantement qui étonne lorsqu’une fille semble marcher sur l’eau pour aller vers l’autre tout en distribuant des mots d’amour : le miracle est encore permis, le réel est toujours capable de se coloriser des douces couleurs de la fraternité.
7.5/10