Il y a des bandes dessinées qui racontent une histoire, et d'autres qui cherchent à jouer avec vos sens, à ouvrir une trappe sous vos pieds et vous faire goûter au vertige. Une Fête sans Fin appartient résolument à cette seconde catégorie, faisant de l'égarement son cap.
Dès les premières pages, dans ce petit prologue, Martin Robic déploie une proposition graphique fraîche, pleine d'énergie et d'émerveillement, mais traversée en permanence par une douce mélancolie. Une sensation que Mathieu Bablet décrit avec justesse dans sa préface : celle d’un instant suspendu, d’un bonheur dont on pressent déjà la fragilité. Toute l’œuvre semble habitée par ce sentiment d’évanescence, comme si chaque case cherchait à retenir quelque chose qui est déjà en train de s'échapper. On ne peut alors que remercier le Label 619 d'avoir cru en ce projet, de l'avoir épauler jusqu'à sur nos étagères pour qu'il nous épaule à son tour.
Le point de départ est pourtant d’une simplicité désarmante : une mystérieuse fête dont personne ne sait qui l’organise, ni pourquoi elle existe. Une fête sans origine apparente et sans fin très claire.
C’était une fête sans fin qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Il faut dire que la lune brillait autant que le jour et que personne ne dormait
Cette seule idée possède une puissance d'évocation rare. C'est le genre de concept qui d'habitude n'existe qu'au sein d'un jeu vidéo, qui fait rêver n'importe quel scénariste tant il stimule immédiatement l'imaginaire du lecteur. Et ceci, Robic en est conscient.
Plutôt que de chercher à tout expliquer, il nous laisse vagabonder de lieu en lieu. Il nourrit constamment le mystère. De fait, cette incapacité à définir ou comprendre cette fête lui confère une aura fantastique particulièrement envoûtante. Un nulle part fascinant, une utopie dont l'architecture semble avoir été pensée sur une feuille de songe.
Tant est si bien que cette géographie impossible - qui aurait toute sa place dans une vidéo d'ALT236 - constitue l’une des plus grandes réussites de l’album. La fête semble s’étendre à l’infini, comme un gigantesque labyrinthe onirique. On progresse de lieu en lieu comme dans un rêve lucide, chaque environnement paraissant plus beau et surprenant que le précédent. Cette exploration m’a parfois rappelé SuperMario Galaxy ou encore le film Little Nemo, avec cette même faculté à transformer chaque nouvelle étape en une source d'émerveillement.
Martin Robic sculpte ses fantasmes et invite le lecteur à s’y perdre. Les personnages eux-mêmes peinent à distinguer le rêve de la réalité. La fête semble fusionner avec leur esprit, devenir une extension de leurs émotions, presque un espace mental partagé à l'opposé du spectre cauchemardesque de Silent Hill.
L'absence de chapitrage participe à cette impression de flot continu, comme si l’œuvre refusait elle aussi de s’interrompre. Certaines séquences dégagent une sérénité presque méditative. Plus largement, Robic accomplit un véritable travail sensoriel. La musique, les lumières, les couleurs et les mouvements semblent constamment chercher à provoquer une émotion physique chez le lecteur. D'autant que cette palette chromatique, oscillant entre tonalités chaudes et froides, renforce cette sensation de « mélancolie confortable » qui enveloppe tout l’album.
On erre alors d’une case à l’autre sans véritable objectif, l’esprit léger. Comme Violette, son héroïne aux deux mèches dressées comme des antennes tournées vers l’invisible, nos préoccupations s’effacent progressivement derrière la beauté des planches. Je me suis même surpris à rester de longues minutes sur certaines pages, à tenter d’en prolonger mentalement les frontières, d’imaginer ce qui pouvait exister entre les gouttières ou derrière les décors aperçus au loin.
Durant toute ma lecture, j'ai ressenti presque de manière palpable ce plaisir pur du processus créatif, ce travail minutieux, ce plaisir de dessiner, d’inventer et de se perdre dans un monde imaginaire. Cette générosité est communicative, contagieuse. Elle donne envie, à notre tour, de participer à la fête, de rêver les espaces qui n’ont pas été montrés.
Qu’une réminiscence soit vraie ou non, un souvenir reste un souvenir. S’il a fait de toi celui que tu es aujourd’hui, tu peux le chérir précieusement.
À l’image de cette citation, l’album refuse finalement de trancher entre réel et imaginaire. Et comme toute bonne histoire, je ne vous direz pas si elle est réelle ou non. Une chose est certaine en revanche, c'est que les émotions ressentis à sa lecture le sont bel et bien.
Petit bonus : je conseille, comme mon titre l'indique, d'agrémenter la lecture de ce morceau des Daft Punk, ou celle de Within présente dans RAM. Je trouve qu'elle se superpose assez bien à l'univers et à l'effet recherché.
En l'espace d'à peine 175 pages, Martin Robic est parvenu à capturer quelque chose de rare : cette sensation fugace d’un instant parfait dont on sait qu’il ne durera pas, mais que l’on continuera longtemps à porter en soi après avoir refermé le livre. Et pour ça, merci.