Séparé de son frère, Josh Safdie ne perd pas le nord et maintient son cap à vouloir toujours et encore filmer des paumés qui dream big et trop fort.
Marty Supreme, c’est un script shooté à l’adrénaline totalement dans la veine de Good Times et Uncut Gems. Une cavalcade incessante qui démarre pied au plancher et ne lâche jamais l’accélérateur. La pédale de frein n’existe même pas, en fait.
On sent très fort les influences 70’s - le cinéma de Scorsese en tête - mais remixées avec une modernité bien nerveuse, presque électrique. Le film se pare d’une urgence constante, parfois au risque de chanceler sous sa propre secousse. Mais toute façon, ce n’est jamais tant la destination qui compte que la course, hein. La suite d’obstacles. L'accumulation de merdes qui transforment le marathon en finalité.
Pour faire simple, Marty, c’est un type qui veut s’arracher à sa condition. Un pur produit de fiction emballé. Prendre une revanche sur une vie qui a un peu mal commencé. Un leitmotiv bien connu des deux frères, mais qui fonctionne encore grâce à un personnage lancé tête baissée dans une série de mésaventures à l’effet boule de neige. Plus cadré que leurs oeuvres précédentes, la représentation du chaos est toutefois moins viscérale, moins psychédélique aussi. On pense davantage à la seconde partie d’Anora. Le désordre est maîtrisé, presque trop, ce qui lui enlève un peu de sa brutalité sans fard, le rendant moins anxiogène, et donc “grand public”.
Un mot sur Timothée, quand même, magnifique saltimbanque baragouineur, qui porte le film sur ses épaules pendant pas moins de 2h30 sans flancher un instant. Ce looser flamboyant, beau parleur, fanfaron obsédé par la win, dégage un magnétisme évident. Durant toute la première heure, on se rêve en lui. Puis... vient la désillusion.
Un désenchantement que le film capte avec une ironie touchante. Le pathétique s’infiltre sous les parois de l’euphorie. Le problème de Marty, voyez-vous, c’est que comme son lointain cousin Howard Ratner, il cherche toujours à anticiper, à jongler avec trop de magouilles en même temps. C'en revient à regarder un clown jongler avec des couteaux, ou une balle de flipper malmenée rebondir d'intrigues en intrigues. Le personnage est addict au risque. Heureusement, l'aspect comédie noire et la trogne juvénile de Chalamet rend ce sentiment d’oppression plus léger.
Faut parler de la musique, aussi. Daniel Lopatin joue ici un rôle clé. Il avait déjà signé un score impeccable pour Uncut Gems, et il remet ça avec Marty Supreme, mais en poussant le curseur plus loin, peut-être. Sous l’ordre de Josh, il ajoute une dimension volontairement anachronique qui irrigue tout le film et en éclaire sans doute le propos.
Parce qu’on a beau être devant un film solidement arrimé aux années 50, à ce moment précis où l’Amérique se rêve déjà en vainqueur éternel, tournée vers l’avenir, la croissance, la domination (un fantasme que Marty incarne jusqu’à l’os), y n’empêche que la BO possède un léger strabisme. Piochant sans vergogne dans les années 80 et ses nappes électro (l’ombre de Tangerine Dream n’est pas loin), cette contamination temporelle n’a rien de gratuite, m’est avis. La collision de ces deux âges d’or fantasmés ne rend la chute du héros qu’encore plus tragique. En plus d'un joli pied de nez à cette nostalgie dominante que c'était déjà amusé à rudoyer Edgar Wright dans son Last Night in Soho.
Son seul lot de consolation ne lui sera finalement offert que dans l'ombre d'une victoire hors-compétition. Probablement que son véritable trophée à même de replier son égo surdimensionné sera ce fils qu'il tiendra à la fin dans ses bras, venant répondre en écho au générique, bouclant la boucle.
Derrière son allure de film de sport, Marty Supreme n’est en vérité rien de moins qu'un drame quelque part entre Raging Bull et Catch Me if You Can. Une œuvre qui s’amuse à démoraliser cette culture mortifère de la gagne en présentant les dégâts collatéraux que peut porter une passion aussi dévorante qu'égoïste. C’est Inside Llewyn Davis qui tape quelques balles avec Social Network. (7,5/10)