Qu’est ce qu’un « sens de la mise en scène » ? En bande dessinée, cela peut tenir à l’amour des détails. Moduler, par exemple, les expressions du visage autour du neutre pour exprimer les joies et les peines, et non recourir aux postures ou aux moues disproportionnées. Miser sur les nuances de couleurs pour aiguiller le regard vers la page suivante, sans avoir besoin d’élaborer des agencements de cases alambiqués. Utiliser, enfin, l’environnement quotidien dans ce qu’il offre de plus banal pour réfléchir l’intimité et les désarrois, au lieu de se reposer sur l’infinité des possibles qu’offre l’exercice du dessin pour brosser des tableaux allégoriques aussi grandiloquents que finalement pauvres en dimensions poétiques.
A ces choix, on discerne en la jeune Camille Jourdy une auteure atypique qui prend à contre-pied la plupart des usages esthétiques de la bande dessinée moderne, pétrie d’extremum et de culture de l’animation (où explicite et dynamisme font office de loi). Elle est l’une des rares, probablement la seule chez les jeunes générations, à exiger de son lecteur qu’il investisse longuement son regard au cœur du dessin pour en comprendre le sens au lieu de lui faciliter la tâche et la fuite vers la case suivante. Mais quel plaisir, au final, de revenir après la conclusion du troisième volume sur la couverture du premier pour mieux se rendre compte de la multitude d’indices que la retorse et perverse auteure nous avait pourtant déjà confiée, sans que l’on prête attention à les voir.
Rosalie Blum n’est donc pas qu’une simple histoire de triangle amoureux, à la narration créative et parfaitement agencée, aux personnages bouleversants mais jamais mièvres, à l’humour tendre et parfois délirant. C’est un univers en marche, conviant physiquement son lecteur à pénétrer ses portes, investir ses rues et ses intérieurs aux tons pastels. Un monde créé pour réapprendre, littéralement, à regarder l’autre, et rappeler que la mémoire et l’œil sont des outils très efficaces pour développer sa sensibilité.
aaapoumbapoum
9
Écrit par

Créée

le 21 juil. 2012

Critique lue 474 fois

aaapoumbapoum

Écrit par

Critique lue 474 fois

1

D'autres avis sur Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

8

Pouyou

139 critiques

Critique de Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1 par Pouyou

Une bande dessinée que je qualifierais d'"attachiante". Comment décrire une vie morose avec des dessins hauts en couleur et un trait dynamique. Défi relevé haut la main! En fait, la première bd de...

le 13 oct. 2013

Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

9

aaapoumbapoum

144 critiques

Critique de Stéphane de AAAPOUM pour Les Inrockuptibles

Qu’est ce qu’un « sens de la mise en scène » ? En bande dessinée, cela peut tenir à l’amour des détails. Moduler, par exemple, les expressions du visage autour du neutre pour exprimer les joies et...

le 21 juil. 2012

Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

Une impression de déjà-vu - Rosalie Blum, tome 1

8

PierreLartigue

13 critiques

C'est joli comme mot. Rosalie.

(Commentaire portant sur la saga Rosalie Blum) Rarement bande-dessinée n’aura su façonner personnages aussi vrais, profonds et travaillés. De cette mère vieillissante et possessive, en passant par...

le 8 janv. 2017

Du même critique

Wet Moon, tome 1

Wet Moon, tome 1

8

aaapoumbapoum

144 critiques

Critique de Wet Moon, tome 1 par aaapoumbapoum

On peut constater un certain assagissement chez Atsushi Kaneko. Les formes se désentrelacent, les plans vont en se distinguant les uns des autres et les intrigues se clarifient. Pour résumer : 1) ...

le 3 déc. 2013

Le Samouraï Bambou

Le Samouraï Bambou

8

aaapoumbapoum

144 critiques

Critique de Le Samouraï Bambou par aaapoumbapoum

"Un mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils", dit l'adage. Mais qu'en est-il du Samouraï Bambou ? Talentueux guerrier, il semble au contraire avoir bradé sa magnifique lame pour éviter d’en...

le 21 juil. 2012

Les Noceurs

Les Noceurs

9

aaapoumbapoum

144 critiques

Critique de Les Noceurs par aaapoumbapoum

Selon l’adage, « les absents ont toujours tort ». Or si pour une fois le tort revenait aux « présents ». A ceux qui persévèrent dans l’attente vaine de l’autre, qui guettent la chaise vide trônant au...

le 21 juil. 2012