« Ils nous ont donné des devoirs, mais aucun droit. Ils nous ont donné la vie, mais pas le bonheur. » D’une certaine manière, Love Love Love explore la même voie qu’un film tel que Blade Runner. Les androïdes ont été créés par les hommes pour les assister. Ils sont déterminés, soumis aux lois d’Asimov, tenus pour quantité négligeable. On les parque en nombre dans des appartements rudimentaires, on leur interdit certaines professions, on les cantonne aux tâches ingrates, on surtaxe les sociétés qui les emploient, on les dote d’une obsolescence programmée, on les prive de mises à jour ou de pièces de rechange, on les expédie à la casse. Dans l’univers façonné par Kid Toussaint et Andrés Garrido, les robots sont ostracisés, confrontés à des réflexes anthropocentristes (de type « ils sont déjà trop nombreux ») et honnis proportionnellement aux craintes qu’ils inspirent. La hiérarchisation sociale observée dans l’album fait écho à celle en vigueur dans Absolument normal, l’autre série que Kid Toussaint vient de lancer chez Dupuis.


C’est pourtant dans ce cadre où l’hostilité entre humains et robots est manifeste qu’une histoire d’amour inter-espèces va naître. Une jeune femme nommée Elle vient de perdre son appartement, son travail et son dernier petit copain. Elle se lie d’amitié avec Karel, un androïde « confesseur encourageant ». Son travail consiste à écouter les autres se plaindre et, ensuite, à leur dire ce qu’ils veulent entendre. Une sorte de béni-oui-oui rémunéré, un baume apaisant à mille lieues de ses anciennes activités de journaliste. L’ironie veut que leur rencontre laisse précisément penser que Karel se comporte en « confesseur encourageant » avec Elle. L’androïde est pourtant sincère : il ne se contente pas de recharger sa batterie en ayant des contacts courtois et chaleureux avec la jeune femme, il tombe amoureux d’elle. Mais le contexte demeure explosif et leur relation est évidemment mal perçue…


C’est là qu’entrent en scène toute une panoplie de personnages secondaires. Il y a Marc, le voisin éconduit et jaloux. Il y a Medhi, le robot médical. Il y a Dave, l’ami protecteur. Il y a Poly, à la tête d’une résistance qui se déploie sous des dehors religieux. Au nom d’Unimate, premier robot industriel, des androïdes partisans de la guerre contre les hommes se réunissent clandestinement. Ils en ont assez du couvre-feu, des rapts, des condamnations à la prison ou à la décharge. Ils aspirent à un soulèvement généralisé, rendu possible par le contrôle des intelligences artificielles, de la domotique, des GPS ou encore des smartphones. Cette dimension du récit apparaît (pour l’heure) quelque peu décevante, car cousue de fil blanc. On lui préfère la romance interdite et les allusions au racisme (la différence intolérable) ou au politiquement correct (employer le vocable mécha plutôt que robot).


Les planches d’Andrés Garrido n’auront aucun mal à satisfaire le jeune public, auquel cette dystopie semble s’adresser en première intention. On notera la « rondeur » des traits et un important travail de coloration, puisque l’album va être tour à tour dominé par différentes teintes – le violet, le jaune, le rouge, le rose, le bleu, le vert… Les pleines planches s’avèrent particulièrement réussies et, en sus, deux montages graphiques astucieux nous dévoilent, de manière symétrique, le passé amoureux des principaux protagonistes. Finalement, ce premier tome intitulé Yeah Yeah Yeah s’apparente à une petite douceur… mais probablement trop archétypale.


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Cultural_Mind
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le 14 févr. 2021

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