Avec son titre sanguinolent, Zange annonce la couleur avant même d’ouvrir les tomes : il y aura de l’hémoglobine ; mais pas de vampires. Le sang n’a pas besoin des saigneurs de la nuit pour couler : les humains le font très bien, il suffit d’un couteau ou d’un marteau (spéciale dédicace à Shin de Dorohedoro).
Avec ce titre, c’est comme si l’anthologie Monstre (Netflix, pas Urasawa) s’invitait au Japon et en manga. Ici Jeffrey Dahmer est un jeune homme pas seul dans sa tête (Jekyll/Hyde), qui s’embarque seul ou à plusieurs dans des histoires vraiment pas recommandables - donc pour public averti - dans les environs de Tokyo. On suit donc au plus près ses déambulations et ses exactions. Façon C’est arrivé près de chez vous mais sans équipe de tournage et sans digressions sur les briques rouges ou la fabrique d’un cocktail.
Sans surprise c’est gore, et la folie (?) qui prend le personnage principal conduit à des variations dans le dessin de Santa Inoue qui donnent une allure de cartoon sanglant aux personnages, comme des caricatures d’eux-mêmes alors qu’ils passent un très mauvais quart d’heure. L’environnement aussi paraît se déformer, parfois disparaître. Les objets aussi. C’est perturbant, on se sent mal à l’aise face à ce que l’on voit, lit, face à des personnes qui n’ont rien fait pour en arriver là. Le mauvais endroit, le mauvais moment : cette idée n’a jamais été aussi vraie avec Zange où le déchaînement de violence est sans mobile apparent, où notre compassion va vers les victimes, impuissants que nous sommes à pouvoir faire quoi que ce soit pour elles.
Parce que si le crime est un phénomène normal au sens durkheimien, et que rien ni personne ne saurait le ramener à zéro, on se sent comme pris au piège dans un cauchemar dont la fin peut, parfois, apporter une mince lueur d’espoir. Mais aussi une inquiétude : comment mener à bien sa conception de la vie bonne si on peut finir poignardé à l’arrière d’une camionnette parce que des sales types en veulent à notre argent ? Zange c’est un titre qui fait regarder désormais deux fois derrière soi avant de rentrer à son domicile.