Bienvenue chez Ciné-Sophia, aujourd’hui étudions le Bushidō selon Niccolò Machiavel : promets, utilise, exécute.
Il existe deux façons de recruter des hommes pour mourir. La première consiste à leur parler d’honneur. La seconde à leur promettre une grâce qui n’arrivera jamais. 11 Rebels de Kazuya Shiraishi choisit élégamment les deux.
Le principe est simple : onze condamnés à mort sont envoyés défendre un fort pendant la guerre de Boshin.
Officiellement, ils peuvent gagner leur liberté. Officieusement, ils servent surtout à permettre à leurs seigneurs de conserver les mains propres pendant qu’ils changent de camp au gré du vent politique.
Les sabres sifflent, les membres volent, les idéaux également.
Le premier philosophe à applaudir – ou à grimacer – serait sans doute Immanuel Kant. Son impératif catégorique exige de toujours traiter l’humanité comme une fin en soi, jamais simplement comme un moyen.
Dans 11 Rebels, ce principe dure environ quatre minutes, soit le temps nécessaire pour distribuer les armes aux condamnés.
Les onze rebelles ne sont pas des hommes : ce sont des variables d’ajustement. Une ligne comptable. Une opération de communication militaire avant l’invention du service de presse.
Kant regarderait les officiers et soupirerait : « Vous avez lu ma philosophie ? » Les officiers répondraient probablement : « Oui, mais seulement le résumé… et nous étions pressés. »
Puis arrive Thomas Hobbes, qui, lui, se sentirait presque en vacances. Son Léviathan repose sur une idée simple : lorsque l’État lutte pour sa survie, la morale devient une variable secondaire. Le souverain décide, les sujets exécutent.
Dans 11 Rebels, tout le monde obéit… jusqu’au moment où chacun comprend qu’il n’est que le pion du mensonge d’un autre.
Le film ressemble alors à une démonstration particulièrement sanglante de ce que les philosophes appellent la raison d’État. La vérité importe moins que la stabilité politique. Le sacrifice des innocents ? Un coût de fonctionnement.
À ce stade, Niccolò Machiavel lève discrètement son verre de vin toscan. Les dirigeants du clan appliquent Le Prince avec un enthousiasme presque pédagogique : promettre, manipuler, renier, puis expliquer que tout cela était malheureusement nécessaire. Machiavel n’a jamais dit qu’il fallait être cruel par plaisir ; seulement que l’efficacité politique supporte assez bien les états d’âme… des autres.
Le plus ironique est que les véritables criminels du récit ne sont peut-être pas ceux qui portent les chaînes.
Les condamnés, eux, découvrent progressivement une solidarité authentique. Les gouvernants, censés incarner l’ordre moral, excellent surtout dans l’art de transformer la loyauté en monnaie d’échange.
Et c’est ici que surgit Aristote. Pour lui, la vertu ne consiste pas à prononcer de beaux discours mais à former un caractère par l’action. Les rebelles, pourtant meurtriers, voleurs ou prostituée rejetée par la société, finissent paradoxalement par incarner davantage les vertus de courage, de fidélité et d’amitié que ceux qui les commandent.
Aristote aurait probablement détesté leur casier judiciaire… avant de reconnaître qu’ils sont devenus plus vertueux que leurs juges.
Shiraishi déconstruit ainsi le mythe romantique du samouraï avec une jubilation presque iconoclaste. Le bushidō n’est plus un idéal moral ; c’est une devise publicitaire collée sur une machine politique qui broie aussi bien les vaincus que les fidèles. On pense autant à Les Sept Samouraïs qu’à Les Douze Salopards, mais débarrassés de toute illusion héroïque.
Ici, personne ne sauve le monde ; on retarde simplement l’heure à laquelle il s’effondre.
La mise en scène épouse cette philosophie du désenchantement. Les batailles sont brutales, longues, épuisantes. Les corps s’accumulent avec une régularité presque bureaucratique.
On finit par comprendre que le véritable antagoniste n’est pas l’armée adverse mais la logique politique elle-même : celle qui transforme les hommes en matériel consommable.
Au fond, 11 Rebels pose une question embarrassante : qui est vraiment le rebelle ? Celui qui refuse l’ordre établi ou celui qui refuse d’être traité comme un outil jetable ?
Kant répondrait sans hésiter. Machiavel lèverait un sourcil amusé. Hobbes demanderait si l’État a survécu. Aristote observerait les caractères plutôt que les uniformes.