Bienvenue chez Ciné-Sophia, le seul endroit où l’on ose poser les vraies questions : Immanuel Kant aurait-il validé un film où un homme jette un léopard au visage d'un soldat colonial ? La réponse est oui, mais uniquement si le léopard agit par pur devoir.
Aujourd'hui, on s'attaque à RRR (Rise Roar Revolt) de S.S. Rajamouli. Trois heures de fureur, de ralentis divins, de chorégraphies qui défient les lois de Newton, et surtout, un formidable terrain de jeu pour réviser ses classiques de Khâgne.
Le cœur du film repose sur le duo Raju et Bheem. L'un est un policier infiltré, obsédé par une promesse d'armes faite à son village (le Feu) ; l'un est un protecteur tribal venu sauver une enfant kidnappée (l'Eau).
C'est ici que l’Impératif Catégorique d'Immanuel Kant se mange un mur à 180 km/h. Pour Kant, le devoir moral est absolu, universel, sans concession. Raju incarne cette rigidité névrosée : pour accomplir son grand dessein, il doit flageller son meilleur ami en public. On imagine Kant, assis au premier rang avec son pop-corn, hochant la tête : "Excellent, le jeune homme privilégie la Loi morale sur ses inclinations sensibles. Un peu excessif sur les coups de fouet, mais la maxime de son action est universalisable."
Sauf que face à Kant, Rajamouli dresse Aristote et son concept de la Philia (l'amitié vertueuse). Pour Aristote, le sommet de l'existence humaine, ce n'est pas d'obéir aveuglément à un contrat social prussien, c'est de faire de la balançoire humaine avec son meilleur pote pour sauver un enfant d'un train en flammes. L'amitié dans RRR n'est pas un sentiment, c'est une force géopolitique capable de renverser l'Empire britannique.
Le Verdict de Ciné-Sophia : Aristote met Kant KO au deuxième round par soumission fraternelle. La morale kantienne, c’est bien gentil, mais ça manque cruellement de numéros de claquettes (Naatu Naatu).
Si vous trouvez que la vie est une suite de souffrances absurdes, vous êtes soit en train de lire Arthur Schopenhauer, soit en train de regarder Bheem courir pieds nus dans la jungle pour attraper un tigre à mains nues.
Schopenhauer nous explique que le monde est gouverné par le Vouloir-vivre, une force aveugle, irrationnelle, qui nous pousse à survivre à tout prix. Dans RRR, ce Vouloir-vivre ne se contente pas d'être un concept abstrait : il a des muscles, il fait un 44 de tour de bras, et il hurle sous la pluie. Quand Bheem libère un camion entier d'animaux sauvages (lions, léopards, ours) en plein milieu d'une réception mondaine chez le gouverneur anglais, Rajamouli ne fait pas qu'un choix esthétique audacieux. Il filme la révolte de la Nature brute contre l'Artifice colonial. C'est Schopenhauer qui s'invite au buffet de l'ambassadeur, et ça pique un peu.
Impossible d’ignorer la dimension anticoloniale du film.
Les réflexions de Frantz Fanon sur la violence de la domination coloniale résonnent ici de façon spectaculaire. Le pouvoir britannique est présenté comme une machine d’humiliation et de déshumanisation. Face à cette violence structurelle, la révolte devient une reconquête de dignité.
Rajamouli n’analyse pas ce processus avec la sobriété d’un séminaire universitaire. Il préfère illustrer la question par des tigres, des explosions, des foules en colère et des officiers britanniques qui semblent avoir été écrits par quelqu’un ayant perdu toute patience avec les nuances.
Subtil ? Non.
Efficace ? Terriblement.
On reproche souvent à RRR son manque de réalisme. C'est ne rien comprendre à la philosophie. RRR est un film profondément nietzschéen. C’est le triomphe du dionysiaque sur l’apollinien. Rajamouli ne filme pas l'Histoire, il filme le Mythe. Raju et Bheem ne sont pas des hommes, ce sont des Übermenschen (des Surhommes) qui ont décidé que la gravité était une opinion de colonisateur et que la douleur n'était qu'un filtre Instagram de plus.
Alors, laissez vos manuels de logique au vestiaire. RRR nous prouve qu'entre un philosophe qui écrit sur la liberté pendant quarante ans et deux héros indiens qui font exploser un palais avec une flèche enflammée, c'est le cinéma qui détient la vérité.
C’est ridicule ? Oui.
C’est profond ? Profondément jubilatoire.
RRR est peut-être l’expérience philosophique la plus étrange de ces dernières années. Le film emprunte sans le savoir des chemins qui croisent Kant, Aristote, Nietzsche et Fanon, puis décide que la meilleure manière d’explorer ces idées consiste à faire courir deux héros plus vite que la crédibilité elle-même.
Le miracle est que cela fonctionne.
Là où beaucoup de films cherchent la profondeur en devenant sombres et silencieux, RRR trouve parfois une véritable puissance conceptuelle dans le vacarme, la démesure et l’absurde assumé. C’est un blockbuster qui réfléchit avec ses poings, une fable politique qui danse, un traité de philosophie de l’Histoire déguisé en concours international de virilité mythologique.