Quelle bonne idée que d'aborder l'impressionnisme par le prisme de sa coagulation lente mais déterminée ! Par le biais de reconstitutions soignées, qui laissent la part belle au geste de peindre, les auteurs nous entrainent dans les soubresauts intimes des créateurs d'un mouvement qui, au départ, faisait l'unanimité de la critique contre lui. Songez que la première exposition des chefs d’œuvre qu'on connaît tous aujourd'hui a été un flop retentissant, aux deux derniers étages du légendaire studio de Nadar. A peine croyable, mais il faut entendre la virulence des condamnations émises par les tenants de l'orthodoxie artistique d'alors. De vraies carnes. Il faut dire que se jouait là la survie d'un académisme sclérosé à défaut de moribond. Les mésaventures de nos futurs héros picturaux se mélangent avec les soubresauts politiques de leur époque, qui vont coûter la vie à l'un d'entre eux, Bazille. En un peu plus de 80 minutes, on s'immerge dans l'effervescence artistique d'un temps qui a changé la face du monde occidental, aux côtés d'idéalistes totalement habités par leur condition de peintre. Et on touche du doigt d'une manière assez réussie ce que ça veut dire que d'être peintre, précisément. Pas de faire de la peinture, mais d'être peintre. De percevoir le monde comme une mine de sujets stimulants, qu'on ne pourra jamais intégralement embrasser. D'être tenaillé par l'impérieuse nécessité de capturer la lumière sous toutes ses formes. De marcher sur un fil fragile entre innovation et ratage lamentable. D'avoir à penser sa subsistance en marge des activités traditionnellement rémunératrices. De dépendre de l'emballement de mécènes qu'on peine à rencontrer. De convaincre un public qui s'effarouche facilement. Et encore, l'époque n'était pas du tout indifférente aux productions nombreuses qui sortaient des ateliers. C'est probablement encore plus difficile aujourd'hui, dans la prolifération généralisée d’œuvres graphiques de tout poil, sans même le moindre académisme auquel résister crânement. Mais leur histoire à eux, les impressionnistes, est celle du courage et de la passion partagée, car ils ont eu la chance de s'agréger progressivement pour finalement créer un petit groupe compact, carburant à la solidarité malgré les épreuves, dont la pauvreté n'était pas la moindre. Quelle incroyable ironie aujourd'hui que de considérer que les génies qui alimentent nos musées, préservés par l'argent public pour l'intérêt général, manquaient parfois de tout et devaient mendier des toiles ratées à leurs amis pour les recycler à leur propre profit au lieu de s'acheter du matériel neuf. Elle ne manque pas non plus d'ironie, la position de leur aîné Manet, finalement rattrapé par le succès et un peu contraint de se désolidariser de ses camarades de révolte pour profiter de la chance qui le frappait enfin. Mais le plus beau chemin, finalement, c'est celui parcouru par la seule femme de ce petit cénacle créatif, Berthe Morisot, doublement empêchée précisément par sa condition de femme. Car la bourgeoisie lui refusait la possibilité d'exercer une activité qui lui aurait assuré un revenu. Les convenances, la guerre, l'académisme obtus, la vache enragée, autant d'obstacles face à cette jeune génération taraudée par la nécessité de créer, dont on comprend finalement que la pression exercée par leur environnement social a fait d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui, des phares dans beaucoup de parcours artistiques, pas nécessaires mais irremplaçables, par l'originalité de leur démarche : grâce à eux, nous sommes sortis de nos ateliers et nous sommes frottés au vaste monde, pour consigner à notre manière à nous ce que chaque texture naturelle impose à la lumière, ou plutôt comment celle-ci magnifie tout ce qu'elle touche, par contraste avec ce qui lui est caché. Bref, de quoi remplir avantageusement toute une vie, et, j'espère, vous donner envie de voir ce documentaire chaleureux et tendre, qui donne furieusement envie de courir au musée, voire de foncer tête baissée documenter le monde, besace au côté !