Wong Kar-wai ne filme pas une histoire. Il filme des échos. Des réminiscences qui ne se posent jamais, qui s’effacent avant même d’avoir pris forme. 2046 n’est pas un film que l’on regarde : c’est un train fantôme lancé sur les rails du temps, une course en boucle vers une destination qui n’existe pas.
Et Chow Mo-wan, ce funambule mélancolique, s’y noie. Il erre d’un visage à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’une époque à l’autre, croyant trouver refuge dans des amours qui lui glissent entre les doigts. L’écriture est sa seule ancre, mais même là, il triche : il transforme le passé en fiction, maquille ses regrets en science-fiction. Son roman parle d’un lieu où l’amour est immuable, où rien ne change jamais. Mais le mensonge est trop fragile pour qu’il y croie.
Les femmes qu’il aime sont des constellations dispersées. Gong Li, sublime et tragique, une cicatrice vivante. Faye Wong, androïde gracile, programmée pour attendre l’amour mais incapable de le reconnaître. Zhang Ziyi, insolente et bouleversante, refusant d’être un simple passage, exigeant d’être un terminus. Chacune l’aime à sa façon, et lui ? Lui ne sait plus aimer autrement qu’en se souvenant.
La mise en scène de Wong Kar-wai est un sortilège : du velours saturé de néons, des silences chargés de fêlures, une musique qui enlace et ensorcelle. Il ralentit le temps comme pour capturer ce qui lui échappe, il le précipite quand la brûlure devient insoutenable. Et nous, spectateurs-spectres, condamnés à flotter entre ces instants suspendus, fascinés et déchirés à la fois.
On sort de 2046 le cœur battant, pris au piège d’un mouvement perpétuel. On veut y retourner, vérifier si l’on a bien vu, bien compris. Mais comme Chow, on sait au fond que rien ne nous attend. Juste un souvenir. Juste une absence.