« On passe à côté de l’âme sœur si on la rencontre trop tôt ou trop tard. À une autre époque, en un autre lieu, notre histoire eut été différente. »
Seconde découverte pour ma part du cinéma de Wong Kar-wai avec cette suite surprenante d'In the Mood for Love, signant le retour de Tony Leung - avec une moustache - dans le rôle de Chow Mo Wan, entouré d'un casting féminin iconique, captivant et talentueux. Hanté par son amour impossible avec Mme Chan et obsédé par le numéro 2046, soit le numéro de la chambre d'hôtel où les deux amants ont pu s'aimer à l'abri des regards, Chow recroise ce numéro dans sa nouvelle pension, l'Oriental Hotel, où il vit désormais comme un séducteur en errance multipliant les conquêtes féminines. Contraint de se déplacer dans la chambre n°2047, il se lance dans l'écriture de romans de science-fiction inspirés par ses histoires sentimentales et ses observations de la chambre d'à côté, le n°2046.
Bien évidemment, faire la comparaison entre 2046 et In the Mood for Love apparaît, tout de suite, comme une évidence tant les deux films sont indissociables, si proches visuellement et profondément liés entre eux narrativement. Ils forment un véritable diptyque et même une trilogie avec Nos années sauvages, le deuxième film de WKW sorti en 1990 (que je n'ai pas encore vu). Les deux films appartiennent à un cinéma contemplatif et pictural qui situe son action dans le Hong Kong des années 1960 ; les deux films traitent de l'angoisse suscitée par la rétrocession de la colonie britannique à la Chine en 1997, entre les promesses affirmées et la trahison annoncée. Hong Kong est d'ailleurs un personnage à part entière dans ces deux oeuvres, remplaçant par moment les êtres de chair, qui apparaît en miroir avec Singapour synonyme d'avenir et d'échappatoire.
Si WKW prolonge la stupéfaction suscitée par In the Mood for Love, les deux oeuvres sont pour autant très différentes.
D'une ampleur impressionniste et lyrique, 2046 n'est pas tant un film froid qu'un film qui manque d'une chaleur, plongeant dans l'abîme de son protagoniste qui entraine avec lui les personnages féminins. Les séquences de science-fiction surréalistes et rétrofuturistes - qui m'ont fait penser au Avalon de Mamoru Oshii - contrastent avec les décors asphyxiants et élégants des couloirs, des chambres et des restaurants du Hong Kong et du Singapour des années 1960, tous étant des lieux de passage de l'errance des relations humaines. Cet esthétique hybride et envoûtante, perdue entre de deux récits parallèles, retranscrit tout un imaginaire et une thématique de la mémoire et du temps.
Qu'est-ce que 2046 ? Un numéro de chambre donc mais également le titre du roman de science-fiction que Chow écrit pour terminer ses fins de mois. Ce roman se déroule dans une ville fictive dont certains fragments sont mis en images dans le film.
Les voyageurs en partance pour ce lieu futuriste et anachronique, lieu de préservation des souvenirs, viennent y chercher la promesse du non changement, de la mémoire immuable, afin d'essayer de sortir de leur amnésie. Les androïdes à émotions différés - dont il ne faut pas s'éprendre - qui peuplent les trains de la ville-monde sont le seul rapport à l'altérité pour les êtres enfermés dans un trajet sans fin. Ce carrefour des mémoire - sans cesse en mouvement comme les personnages du film - est un espace-temps historique qui est tiraillé entre un passé idéalisé et un futur sans horizon, cherchant toujours à saisir le présent. Il est difficile de ne pas y voir une métaphore de Hong Kong dans le contexte de la rétrocession, soumis à une étrange période d'attente.
2046 est donc un repère temporel et spatial, tout autant qu'un numéro de chambre, un roman ou une date (celle de la dernière année prévue pour le régime spécial de Hong Kong, finalement non respecté par Pékin en 2019-2020). C'est surtout un lieu, un espace étrange où le temps est figé, comme les sentiments et les souvenirs. Le temps est l'une des thématiques centrales du film avec l'amour ; cet amour qui ne cesse de filer (comme le temps) entre les doigts de Chow, éternellement condamné à ne connaitre que la perte et le regret. Prisonnier de sa nostalgie et incapable d'accéder à nouveau au secret de l'amour, à toute sa profondeur, Chow ne perçoit plus d'horizon perceptible et se résout à la confusion des sentiments et au silence. Par cela, il se crée une barrière, une protection qui l'empêche de s'effondrer complétement.
WKW arrive ainsi parfaitement à incarner ses réflexions temporelles dans le cadre du sentiment amoureux, tout en laissant vivre la dimension politique de son récit.
L'amour justement, et le désir, sont ici représentés comme charnels, se vivant pleinement et intensément à travers les corps. Si les sentiments sont toujours existants, ils se perdent dans la satisfaction immédiate, instinctive et solitaire. Les femmes que Chow va croiser et aborder sont singulières, parfois douces, fragiles ou cruelles. Elles dégagent toutes une sensualité fougueuse mais si reconnaissable car similaire à celle de Maggie Cheung dans le film précédent. Une nouvelle fois, ce souvenir omniprésent de l'amour inaccessible et inconditionnel que l'on se remémore aussi par les robes et les coiffures, résultat du travail grandiose du directeur artistique William Chang.
Les aventures érotiques s'inscrivent d'ailleurs pleinement dans l'ambiance glamour et fantasmé de Hong Kong où les corps et les êtres se frôlent et se croisent dans ces environnements fermés favorables au rapprochement et à la promiscuité. Il n'y a que le toit de l'hôtel, lieu public par excellence, qui incarne une promesse de liberté pour les personnages, notamment la fille du propriétaire.
Cependant, cet érotisme n'est qu'un leurre : celui de l'échec, de la débâcle amoureuse. Toutes les histoires de couples se terminent par des larmes et des drames : Loulou finit assassinée par son amant ; Bai Ling, amoureuse de Chow, tente désespérément de le retenir ; Sun Li-zhen, homonyme de Mme Chan, refuse de suivre Chow mais se cache dans ses regrets. Finalement, seule la fille du propriétaire, Wang Jing-wen, après de nombreuses difficultés, finit par se marier avec l'homme japonais qu'elle a choisi, à la grande défaveur de Chow.
Face à la perte de l'idéal, Chow trouve refuge dans le cynisme. Il consomme tout ce qui puisse le satisfaire : les femmes, l'argent, l'alcool, du serpent. Il joue, perd et s'endette. Le plaisir, rien que le plaisir. Alors, il s'enferme définitivement dans un labyrinthe de résignation et d'amertume duquel il ne sort qu'un instant à travers l'écriture de ses romans de science-fiction qui sont aussi des romans érotiques.
L'argent remplace ici la nourriture comme lien de proximité entre les personnages. Si dans le film précédent, l'argent n'était présent qu'à travers quelques objets (autocuiseur, cravate, sac à main), il est maintenant omniprésent, marquant une barrière entre Chow et les femmes du film. Cela est surtout visible dans sa relation avec Bai Ling, prostituée qui tombe amoureuse de Chow et qui souhaiterait stabiliser leur relation. Chow exige cependant d'être payé par Bai Ling pour que leur relation reste transactionnelle. L'argent restera, jusqu'au départ de Bai Ling pour Singapour, le seul moteur de leur relation. On retrouve aussi cette dynamique avec Sun Li-zhen, une « araignée noire » amatrice de jeux de carte à Singapour, dont la relation avec Chow s'établira par le remboursement de la dette de ce dernier. Seule Wang Jing-wen échappe à cela, leur relation étant plus littéraire et amicale.
Les musiques trouvent encore dans ce film leur place particulière et inoubliable. Bien après le générique de fin (et les jours suivants le visionnage), elle ont continué à m'accompagner et à m'obséder. Les compositions de Umebayashi Shigeru reviennent dans ce film, soulignant avec émotion les larmes des personnages féminins. Il en est de même pour le grand Nat King Cole et les chansons hispanophones, sortes de fragments intemporels du passé.
Pour ma part, je retiendrais la scène de la lettre, soutenue par l'adagio de Secret Garden, quoiqu'un peu tire-larmes, qui est certainement l'une des scènes les plus magnifiques du film. Sans oublier aussi les quelques plans en noir et blanc, à l'arrière d'un taxi - autre souvenir hypnotique du film précédent - sur le morceau sublime « Julien et Barbara » de Georges Delerue.
Je ne regretterais juste que quelques lenteurs et un récit visuel parfois trop déstructuré et fragmentaire. Il m'est arrivé de me laisser perdre par la narration croisée, peut être trop compliquée dans son montage final.
Pour conclure cette première (et longue) review, je dirais qu'après la surprise de sa découverte et la curiosité de regarder cette suite à In the Mood for Love (que j'ai tout autant apprécié), 2046 est un film romantique, une ballade grandiose, nostalgique et mélancolique qui a parfaitement réussi à m'émouvoir et à me toucher par ses thématiques, ses images et sa mise en scène.
En espérant que l'arc-en-ciel reste après la pluie et ne finisse jamais par s'estomper...