Il est dangereux de placer son film dans l’ombre d’un autre cinéaste. C’est pourtant ici le postulat pleinement assumé de Yuan Qing, dont le « 3 Aventures de Brooke » se tisse volontiers sur la même trajectoire que celle qu’arpentait, jadis, le valeureux Éric Rohmer. On y ressent, bien sur, l’influence du « Rayon Vert », tandis que le titre du film évoque sans trop tarder les « 4 aventures de Reinette et Mirabelle » (et cela jusqu’aux dialogues, tel « le silence peut être riche de sens » et toussa m’voyez). Il y a même Pascal Gréggory, de passage dans le rôle d’un voyageur ! Forcément, on ne peut snober un certain plaisir face à cette imagerie naturaliste, réalisée dans une totale économie de moyen. Respectable, « 3 Aventures de Brooke » peine pourtant à découvrir de nouveaux horizons, pour petit à petit prendre la forme de ce que l’on craignait, à savoir celle d’une ritournelle.
Le film, comme son titre l’indique, s’organise autour de trois récits, partageant comme fil conducteur l’héroïne : Brooke, jeune pékinoise se baladant sur les routes ardues du nord de la Malaisie, plus précisément à Alor Setar. Chaque récit commence avec la même scène : Brooke fait du vélo, puis crève sur une route de campagne. Ainsi chaque aventure est une transcription différente de cet instant. Dans le premier récit, Brooke se fait secourir par une autre jeune femme, avec laquelle elle devient amie. Dans le second, elle tombe nez à nez avec une bande de jeunes autochtones. Dans le troisième, elle porte son vélo chez le réparateur, où elle rencontre un voyageur français. « 3 Aventures de Brooke » décline ainsi les possibilités du destin, nous dévoilant un peu plus son personnage principal au fur à mesure de chaque segment.
Yuang Qing n’est jamais meilleure que lorsqu’elle prête son intention aux détails. Par exemple, dans le premier segment, « 3 Aventures de Brooke » joue une très bonne carte en laissant son héroïne acheter un morceau de cristal renfermant une goutte d’eau. Mais y a t-il réellement une goutte d’eau dans ce cailloux ? La réalisatrice a au moins l’intelligence de ne jamais faire de gros plan sur cet intrigant objet, incorporant à lui tout seul les tourments du récit. Brooke s’est surement faite arnaquer par le vendeur, comme le dénonce son amie, qui est d’ailleurs allée rapporter la pierre dans son dos. Lorsque Brooke retourne dans le même magasin pour la racheter, elle finie par la retrouver avec un prix divisé par trois, la rachète, et culpabilise à l’idée d’avoir elle-même, peut-être, arnaqué la boutique. Sublimation de ces petites choses, « 3 Aventures de Brooke » s’inscrit donc pleinement dans l’héritage rohmerien, accordant une intention particulière aux dates, au temps (dans le second récit, les jeunes hommes que croise Brooke se réfugient littéralement dans l’air conditionné de la voiture), aux dialogues, ou encore aux réactions et, évidemment, l’environnement. Par exemple, dans le second récit, face aux jeunes hommes se révélant d’apprentis urbanistes, Brooke se dit anthropologue. Et il faut dire, on aimerait bien la croire.
Cependant, les limites on vite fait de désamorcer les émotions. Dans chaque histoire apparaissent les mêmes protagonistes, souvent en tant que figurants, insistant sur l’idée qu’il y a là, dans ces scènes anodines, de quoi faire plein de films. Mais c’est au moment de la troisième et dernière partie, avec Pascal Greggory, que le film tombe, enfin, dans le piège du mélodrame. Et là, la ritournelle devient de plus en plus flagrante. Brooke raconte la véritable raison de sa venue à Alor Setar, liée à un traumatisme. C’est beau : elle est venue voir le dernier environnement, le dernier paysage perçu par un ancien proche. Et pourtant, on ne ressent pas d’émotions. Yuang Qing nous montre littéralement du doigt cette séquence comme l’événement le plus important du film, celui de la confession. Ainsi, on ne sait plus trop quoi faire des deux histoires précédentes, celles du cristal et des autochtones réfugiés dans leur grosse voiture. Pourtant, elles étaient très sympathiques à suivre, mais paraissent d’emblée futiles vis-à-vis de ce dernier récit, qui en plus d’une allure d’ersatz devient une cheveux sur la soupe. À la base, on venait se perdre, se projeter, randonner… Mais maintenant, nous voilà obligés de hiérarchiser les événements, et les récits, comme quoi sur les trois, un seul serait le bon. Qu’en aurait pensé Rohmer ? Il aurait, pourquoi pas, lui aussi pété un câble à la vue de cette héroïne qui casse son vélo à trois reprises pour ne jamais le récupérer lorsqu’il est réparé ! Bref, appelons plutôt ça comme étant les trois aventures d’une roue de vélocipède ! Pardons, « vélo », je voulais dire…
https://nooooise.wordpress.com/2020/01/21/critique-3-aventures-de-brooke-le-jour-davant/