Du rapport au temps et à la mort

Avis sur A Ghost Story

Avatar Dysentra  Red
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A Ghost Story est un film qui arrive dans les cinémas à un moment où personne ne l'attendait. Il sort de nul part, d'un réalisateur relativement peu connu, et finalement, il ne se fait réellement connaître que grâce au bouche à oreille. Mais voilà le constat : Il faut voir ce film, cette oeuvre qui semble flotter hors du temps, autant dans son propos que dans sa forme.

Rien qu'en voyant le cadre, on comprend que ce film se détache de la temporalité : de forme carrée avec des bords arrondis, les couleurs grisonnantes, comme une vielle photo. Et puis il y a le fantôme, un homme sous un drap, la représentation du fantôme la plus épurée qui soit. Ainsi nous somme face un film très moderne, par ses choix de forme, mais paradoxalement, cette modernité ne se crée que par cette impression d'ancienneté, voir ce film c'est voir une photo très ancienne, dans laquelle se tient un fantôme, dans la représentation qu'on s'en fait depuis très longtemps (assez difficile de définir à quelle époque est née cette image du fantôme sous un drap). De surcroît, impossible de définir à quelle époque se déroule l'histoire. Où plutôt à quelles époques, car en effet, tout semble se dérouler sur des centaines d'années, il y a bien quelques signes, mais après tout, cela n'a pas d'importance, car tout l'enjeu du film est de proposer une réflexion sur notre rapport au temps.

En effet, le film va constamment interroger notre perception du temps, à se demander si une seconde, une minute ou une heure vient de se dérouler. Il faut prendre en compte un élément pour comprendre ce film : Si nous avons cette notion de temps qui s'écoule, de secondes, de minutes, c'est simplement car nous sommes mortels. Cette conscience de la finalité du temps, du fait que notre vie n'est que temporaire, nous pousse à mesurer ce temps qui s'écoule sans s'arrêter. Le fantôme du film est libéré de cette contrainte. Il n'est plus mortel, il n'est plus enfermé dans cette obligation de mesurer le temps qui s'écoule, par extension, il n'a plus aucune conscience du temps qui s'écoule. C'est pour cette raison que le réalisateur joue avec la notion du temps dans son film, en voici quelques exemples :

Il y a cette scène de la tarte, un plan fixe où le personnage trouve la tarte sur la table, très long, puis un autre plan fixe où elle la mange, encore plus long. Et il ne se passe rien d'autre à l'écran, le fantôme observe, de la même manière que le spectateur observe, et le temps semble durer une éternité. La scène devient vite très inconfortable, d'abord parce que le spectateur semble convié à voir un élément de vie privée, le jeu de Rooney Mara est suffisamment juste pour que nous puissions comprendre le déchirement, la tristesse, la désolation du personnage. Il n'y a pas de musique, simplement des bruits, et ce qui renforce encore plus le côté inconfortable de la scène, c'est sa durée, qui semble simplement interminable, le temps est allongé, une action qui devrait être plutôt courte devient extrêmement longue. En ce sens, c'est l'une des scène les plus fortes du film et marquante, elle est très osée, pourrait faire fuir beaucoup de spectateurs, mais un commentaire complet pourrait être fait dessus. On y comprends à la fois le deuil, la difficulté de passer à autre chose, de vivre donc, et le temps semble long, non seulement pour le fantôme qui a perdu toute compréhension du temps, et pour la femme pour qui la perte du mari est vécu comme une mort émotionnelle, et donc à ce moment précis, c'est comme si le temps s'arrêtait pour elle.

À l'inverse, il y a d'autres scènes pendant lesquelles une action qui devrait être extrêmement longue devient très courte. Le fantôme ne fait même pas attention au fait que des immeubles se construisent autour de lui, il peu aussi rester immobile à regarder un corps se décomposer, en trois plan successifs rapides se déroulent une centaine d'année, ce qui montre bien que le fantôme du film n'a plus vraiment conscience du temps qui s'écoule, il ne le voit pas passer. À la fin du film, il cesse même d'être défini par une temporalité linéaire. Le temps pour lui ne veut plus rien dire, il n'a plus aucune conséquence ou incidence sur lui, il ne s'écoule pas, le fantôme arrive au point à la fin du film où il transcende la définition de temps.

Ces scènes peuvent facilement rebuter, mais c'est ce qui participe au caractère unique du film. On peut avoir l'impression d'un film complexe, et peu facile d'accès, mais il n'en est rien, à partir du moment où l'on aime le cinéma et qu'on est prêt à découvrir quelque chose qui sort de l’ordinaire, il est très loin d'être inaccessible dans son message.

Le message du film parle à tous, c'est le fait de réussir à faire son deuil. Mais il y a plusieurs sens à cette notion. Il y a le sens du deuil après la mort bien sûr, au début du film, la femme doit faire le deuil de son mari, qu'elle fait très difficilement. Au delà de ça, c'est au fantôme de faire le deuil de lui même, et faire le deuil, c'est aussi réussir à laisser le passé dans le passé, pour pouvoir avancer. Il est nécessaire de lâcher prise, de ne pas s'accrocher au passé, sinon impossible d'avancer. Pendant tout le film, le fantôme s'accroche à un élément précis laissé dans la maison, cet élément est le symbole de cette chose abstraite qui nous raccroche au passé, et qui nous empêche d'avancer. Peut être que le réalisateur n'a pas vraiment voulu faire un film sur la mort, mais un film sur l'importance de vivre dans le présent, et d'avancer, pour ne pas rester prisonnier du passé.

La majorité du film consiste à voir le fantôme tenter de récupérer le petit message laissé par sa femme, et le fait de réussir à le récupérer à la fin, c'est sa libération, le deuil de lui même qu'il réussit enfin à accomplir. Le fait qu'on ne sache pas ce que dit le message est assez logique : ça n'a aucune importance. C'est le symbole de ce qui empêche d'avancer, et chacun peut se retrouver dans cette situation, d'être coincé dans le passé, pour des raisons diverses et personnelles. Dans le film, le message est personnel, intime, le spectateur n'a pas besoin de savoir de quoi il s'agit.

Pour conclure, ce film est unique, avec des thèmes qui parlent à tout le monde. Il propose une expérience cinématographique et sensorielle unique, les plans sont toujours extrêmement soignés, la musique sublime chaque moments, et Casey Affleck, dans le rôle du fantôme, bien qu'il n'ai que très peu de répliques et d'actions à produire, il réussit à faire de ce personnage une entité crédible, à la fois spectrale, sans vie, mais pleine d'émotions que le spectateur peut ressentir, grâce aux quelques mouvements de son corps qui les traduisent. C'est donc une prestation d'acteur unique, puisqu'il ne se sert ni de sa voix, ni de son visage, et ne possède pas de liberté totale de ses mouvements pour créer un personnage dont on réussit malgré tout à saisir les émotions profondes, et ses longues réflexions sur la vie, le temps et la mort, qu'il partage avec le spectateur.

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