L'ivre de la jungle

Avis sur Aguirre, la colère de Dieu

Avatar Procol  Harum
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Elles communiquent entre elles. Elles se parlent, s’apostrophent, se répondent, et se nourrissent l’une de l’autre pour grandir dans notre imaginaire. Les œuvres de Werner Herzog ne peuvent être prises séparément, car elles finissent par s’unir pour former un tout étrangement cohérent. Un “tout” dont la teneur est à rechercher du côté du premier rejeton du Bavarois, le remarquable Signes de vie qui pose les thématiques fondatrices du cinéma herzogien : une histoire individuelle qui se joue à la marge, une révolte contre la société, une porosité exacerbée entre réalité et fiction, une étude du lien qui uni l’homme à la nature... Ainsi, Aguirre, Der Zorn Gottes prolonge le spectacle bouffon de ces hommes évoluant dans un monde trop grand pour eux (Les Nains aussi ont commencé petits), et creuse l’écriture poétique initiée par Fata Morgana (le langage cinématographique servant à traduire la force et le mystère du cadre naturel). Il invite à la contemplation désabusée de l’homme, fustigeant l’indigence de son pouvoir et l’inanité de son action. La désillusion engendrée est vertigineuse, elle est semblable à celle de l’individu ouvrant pour la première fois les yeux sur le monde (L’Enigme de Kaspar Hauser).

La séquence ne dure qu’un instant, mais elle est très significative de ce que sera le reste du film : le canon, éminent symbole de puissance, est transporté péniblement à travers la montagne, avant d’exploser contre un arbre. Une fois la fumée dissipée, la jungle reprend ses droits et efface toute trace de l’Homme... ces derniers, en pensant la dominer, en croyant conquérir cette terre simplement en y posant les pieds, se montrent d’une vanité extrême qui confine à la folie. Aguirre, Der Zorn Gottes ne correspond pas au cheminement des hommes vers la folie, car ils le sont déjà : fous de croire en la supériorité de leur civilisation, en l’Eldorado, en leur capacité à s’approprier l’œuvre de dieu : la nature elle-même !

La nature, ainsi, apparaît comme le personnage antagoniste du récit : contrairement au groupe constitué par les conquistadors, elle est harmonieuse, sereine, majestueuse. Regarder la nature, cela reviendra à questionner la nature même de l’homme, à révéler sa petitesse et sa morale défaillante. Pour Herzog, il ne s’agira pas simplement de représenter le réel, mais bien de faire jaillir des réflexions d’ordre philosophique ou existentielle. Pour ce faire, il a la bonne idée d’épouser le point de vue exclusif des espagnols et de rejeter en hors-champ celui des indigènes. C'est astucieux car ces derniers deviennent en quelque sorte le prolongement ou l’incarnation de la jungle : invisibles à notre vue, leurs corps se fondent avec la végétation, leurs flèches se confondent avec la réaction d’une nature qui se sent agressée par l’Homme.

La réaction du cadre naturel, de cette manière, rend terriblement prégnante à l’écran la déraison des conquistadors : plus ces derniers vont se laisser dominer par les sentiments, plus les manifestations organiques à leur égard vont être importantes. Au fur et à mesure que le récit progresse, l’Homme s’efface (certains sont noyés ou tués par une flèche, d’autres disparaissent mystérieusement...), et la nature devient envahissante (apparition de tourbillon, de tronc d’arbre, d’animaux...). “Ce n'est pas une flèche. Nous voyons une flèche car nous avons peur des flèches " dit Okello à la fin du film. Ce sont les hommes qui sont responsables de leur propre déclin, la confrontation avec une entité aussi pure que la nature ne fait que révéler leurs sombres bassesses.

Et il ne faut pas attendre longtemps pour en percevoir les contours : à peine l’expédition, menée par Gonzalo Pizarro, a-t-elle mis les pieds en Amazonie que le ridicule envahit l’écran ! Leur tentative de reproduire les mœurs de la cour d’Espagne tourne immédiatement à la comédie bouffonne : le roi est fantoche, la justice ubuesque, les lois d’une absurdité sans nom... Ses grands airs civilisés ne trompent plus personne, l’homme n’est que le ridicule pantin de ses obsessions, à l’instar du moine Carjaval dont la mission d'évangélisation ne résiste pas longtemps à l’attrait de l’or. On notera, par ailleurs, l’usage judicieux de la musique (synthétiseur, flûte de pan) pour renforcer le regard ironique que porte le cinéaste sur cette société qui se veut dominante.

Ostensiblement influencé par la culture germanique, et le romantisme notamment, Werner Herzog dresse une nouvelle fois le portrait inquiétant d’une humanité en conflit avec la nature : l’homme provoque sa propre défaite, le périple à travers l’Amazonie prend ainsi la forme d’une fuite en avant suicidaire. C'est sans doute sur ce point où le film s’avère le plus fascinant, puisque l’univers réaliste se colore de poésie pour nous conduire vers un mysticisme proche de Fata Morgana. On le remarque bien sûr à travers l’évolution d’Aguirre qui se transforme progressivement en personnage infiniment tragique.

Dès l’ouverture, on est saisi par l’impression de réalisme : l’esthétisme rappelle celle du documentaire, l’aventure que l’on découvre s’oppose au glamour des films Hollywoodiens ! Cependant, l’ombre du théâtre se fait également sentir, puisque la descente sur le flanc de la montagne s’apparente vite à l’entrée des acteurs sur la scène. Qu'importe le contexte historique ou la réalité documentaire, l’image va se charger de symbole et la narration sera celle d’un vrai drame shakespearien (le monologue final, par exemple, évoque de manière évidente celui d’Hamlet contemplant le crâne de Yorick).

Assez délicieusement d’ailleurs, la mise en scène nous perturbe en travaillant la figure du cercle en même temps que la possible existence d’Edeldorado fait tourner les têtes : lorsqu’un personnage fuit, la caméra brise son élan par un plan séquence circulaire ; lorsque le fabuleux Kinski s’agite, il ne peut que tourner en rond sur son radeau ; lorsque l’embarcation progresse, c’est un tourbillon qui annihile soudain ses intentions... personne ne peut échapper à cette spirale infernale que l’homme a provoquée, puisque la mort frappe immédiatement tous ceux qui voudraient s’y soustraire (les conquistadors voulant retrouver Pizarro, le cheval qui tombe à l’eau, etc.). Le point de non-retour est vite atteint et il se matérialise par la présence de ce bateau sur un arbre : on quitte définitivement les rives du réel pour observer le surplace mortifère de l’homme, pour découvrir la concrétisation de son destin tragique.

Celui-ci est bien sûr incarné par Aguirre lui-même, dont la vanité semble envahir totalement l’espace : “Moi, la colère de Dieu, j’épouserai ma propre fille. Avec elle, je fonderai la dynastie la plus pure que l’homme ait jamais connu. Ensemble, nous régnerons sur la totalité de ce continent”. Une vanité qui va finir par l’enfermer dans sa propre illusion de grandeur : à la fin du film, il est seul et ne règne que sur un bateau à la dérive. Et lorsqu’il s’adresse enfin aux autres, il est déjà trop tard : “qui est avec moi ?” Personne n’est là pour lui répondre, son monde est déjà mort.

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