Aguirre, la colère de Dieu fait partie de ces films que je peux revoir sans jamais m’en lasser, et pourtant chaque vision me laisse un peu plus vidé. Herzog a beau filmer une expédition espagnole du XVIᵉ siècle à la recherche de l’Eldorado, ce qu’il raconte vraiment, c’est un naufrage humain, physique, mental, et peut-être même spirituel, un vrai voyage dans la folie.
Le film est construit tel un journal de bord : on n’entre pas vraiment dans l’histoire, on tombe dedans. Les conquistadors sont déjà fatigués, déjà perdus, déjà dans cette jungle qui les avale lentement. Rien n’est expliqué, tout est vécu, comme si Herzog captait un moment de folie collective sans réel début et sans autre fin qu’un flou morbide. Cette absence de repères rend l’expérience encore plus dérangeante.
Dès le premier plan, cette file interminable d’hommes et de mules se frayant un chemin sur un flanc de montagne noyé dans le brouillard, on comprend que l’homme n’est pas à sa place ici. Et Herzog passe tout le film à nous le rappeler. La nature n’est pas hostile par volonté : elle est indifférente, écrasante, beaucoup plus ancienne que les conquistadors. Cette jungle tue non pas par méchanceté, mais parce que c’est dans sa nature. Et dans cet espace immense, l’ego humain paraît soudain risible.
Ce qui rend le film si puissant, c’est qu’on sent que le tournage lui-même fut un combat. Tourné en pleine Amazonie, avec une équipe au bord de la rupture et un Klaus Kinski incontrôlable, on ressent réellement la fatigue, la chaleur, la boue, les moustiques, les pas qui deviennent lourds et impossibles. La folie que l’on voit à l’écran n’est pas qu’un jeu : elle transpire, elle colle à la peau.
C'est l'une des forces du film, car la caméra ne semble pas filmer des acteurs mais plutôt être au côté de ces conquistadors, perdue, éclaboussée comme eux à chaque secousse des torrents.
Et Kinski. Herzog a toujours entretenu avec lui un rapport amour/haine et on sent que cette tension a nourri le film. Kinski est habité, halluciné. Sa posture étrange, courbée, son regard fixe, ses mouvements minimalistes donnent la sensation de voir un homme qui s’arrache progressivement du réel. Il n’a pas besoin de hausser la voix pour faire peur : c’est son silence, son calme soudain, sa façon de faire jouer le flûtiste quand il voit que c'est tendu, qui provoquent les frissons.
Quand il évoque son futur empire, alors que ses hommes meurent autour de lui sur un radeau à moitié pourri, on comprend vite que ça ne mène à rien. Ce qui reste, c’est la folie, une folie lente, distillée, presque normale, ce qui la rend d’autant plus terrifiante.
La mise en scène d’Herzog est à la fois brute et hypnotique. Par moments, on a l’impression de regarder un documentaire perdu. Par d’autres, le film devient un voyage dans la folie, porté par la musique planante de Popol Vuh. Les scènes marquantes ne manquent pas, entre un cheval expulsé d'un radeau, des corps qui dérivent sans savoir d'où sont venus les flèches qui les ont tué ou la scène finale, avec Aguirre et les singes.
Ce qui me fascine, c’est qu’Herzog ne filme jamais la grandeur de la conquête. Il filme son absurdité. Les conquistadors veulent l’or, la gloire, un empire. La jungle, elle, ne leur donne que la maladie, la fatigue, la boue et le silence. On ressent chaque pas qui les enfonce un peu plus, chaque souffle qui se raccourcit, chaque membre qui lâche. Le monde réel finit toujours par écraser les fantasmes humains.
Au final, Aguirre, la colère de Dieu n’est pas seulement une descente aux enfers, c’est un film qui observe la fin d’un rêve et la naissance d’une folie. Herzog capte ce moment où la volonté humaine se heurte à quelque chose de plus grand, et se brise. L’ambiance, vertigineuse, oscille entre le mystique et le malsain, entre la beauté et la mort,
Un film qui m’hypnotise à chaque vision. Un film malade, hanté, fiévreux et l’un des plus grands portraits de la folie humaine qui m'ait été donné de voir.