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Alleluia
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le 28 nov. 2014
La carrière de Fabrice du Welz démarre sur un Calvaire très remarqué, parfois perçu comme un emblème du « cinéma de genre » francophone dans les années 2000. Mais déjà le film tient de l'OCNI et le « genre » n'est pas tellement concerné dans les opus suivants. Vinyan est à la rigueur un prototype de « film malade », catégorie sans unité stylistique. Pendant cinq ans, Du Welz est impliqué de près ou de loin dans divers projets, finalement délaissés, puis s'engage sur la conception de Colt 45. Le tournage est exécrable et la version finale lui échappe. Immédiatement après, le cinéaste belge revient à un projet personnel dont il a la maîtrise : c'est Allélluia, où il retrouve Laurent Lucas (Harry un ami qui vous veut du bien), le chanteur pour vieilles esseulées de Calvaire.
Avec Lola Duenas celui-là interprète un couple inspiré des « lonely hearts killers » ('tueurs des petites annonces'). Cette affaire américaine s'est déroulée à la fin des années 1940 et a coûté la vie de 20 femmes. Elle a déjà été promue plusieurs fois sur le grand écran, notamment avec The Honeymoon Killers en 1970, Carmin profond (1996) qui a déterminé le choix de Du Welz (motivé initialement par une volonté de diriger Yolande Moreau) et Cœurs perdus (2006). Le film de Du Welz n'est pas une adaptation directe. Tout ce qui est sûr est le décor : les Ardennes. Rien n'est daté et il semble se dérouler, au départ dans un temps contemporain (dating sur un ordinateur invisible), finalement pendant les années 1950-1960 et le format choisi (Cinémascope) est typique de cette période. La présentation des personnages est tout aussi trouble : bien définis au départ, sobrement pouilleux et décemment ridicules, ils se transforment au fur et à mesure de leur aventure ; ou plutôt l'action leur fait vomir ce qu'ils sont. Gloria est la plus affectée par cette évolution.
Au départ c'est une femme seule, travaillant à la morgue, suivant le cours de sa vie sans espoir ni préoccupations solides. Elle trouve un prince, lumineux, se laisse avoir. On pourrait croire l'hypnose 'consentie' mais ce serait une appréciation faible, bornée aux apparences ; elle est voulue et trouve son occasion. Et bien qu'elle apprenne son jeu puis l'ampleur de celui-ci (humiliante à son égard), bien qu'il l'aime moins, elle insiste. Car elle a envie de créer cette dépendance et pense pouvoir être plus qu'une viande sur la pente du délabrement auprès de lui. Pour Michel (Laurent Lucas) c'était d'abord un métier. Comme le personnage joué par Lucas dans Calvaire, il donne aux femmes ce qu'elles ne trouvent pas ; mais maintenant il va plus loin que le simple réconfort, la présence lointaine ; il consent à fournir l'illusion de l'amour. Gloria ne peut accepter le rappel de cet artifice, ou son partage. Gloria est une bête. Elle ne sait plus rien être ou concevoir de beau, ne sait s'exprimer de façon appropriée voir intelligible. Ses mots sont courts, son langage délirant, physiquement énergique mais pas moins régressif. Quand le film s'ouvre elle est plutôt pathétique.
Elle va devenir repoussante. Il n'y a plus de pitié, mais un dégoût unilatéral, sans haine ; et l'effroi surtout. C'est une gamine sordide et visqueuse, un crapaud dingue, indiscipliné, immature, enclin à détruire les 'coups' de Michel à cause de son instabilité, voire de la démence alimentée par ses perceptions de victime anxieuse. Elle est 'possédée' et attendait le réveil pour s'activer, mais évidemment pour les sombres crapauds mis hors-circuit, la réanimation ne mène ni à la gloire ni à la croissance, mais bien à une rigidité aberrante et un activisme malsain. Gloria est une déséquilibrée sortant de son enfer pour le propager. Elle s'applique à détruire le bonheur des autres (pas ''le bonheur'' en soi car elle veut sa part), rejette toute manifestation positive, même de son Michel adoré que seule la violence peut contrôler. Il est sa rémission, elle est qu'une étape sur son chemin. Il faut encore ajouter du déni au déni, laisser aller sa rage puisqu'il n'y a qu'elle pour triompher du « vide » des gens « dehors ». L'amour ne l'a même pas déconnectée de la crasse et de la misère.
Alléluia raconte cette histoire unique, en respectant sa brutalité. C'est du cinéma éruptif, où le point de vue est conduit irrationnellement par les déambulations hystériques de ses protagonistes. Une mise en scène poisseuse et excellente vient encadrer toutes ces décharges, avec soin et déférence envers son amoralité. Du Welz pratique un cinéma risqué, dont tous ses films attestent à ce stade – Vinyan étant l'exemple le plus fou, Colt 45 étant l'exception, bien que traversé de secousses incongrues. Le plus discutable des essais est ce passage chanté, complètement impromptu, où Gloria répète les conseils prodigués à Michel pour en faire une petite comptine glauque. Cette entièreté et cette exposition au danger engendrent une de ces « aventures » poignantes, qui seront toujours trouvées racoleuses et parfois même triviales par de nombreuses personnes.
Et l'accusation de complaisance ou de surenchère se défend. Alléluia est d'une espèce de 'laideur' tétanisante, magique. Les effets précédant le générique de fin (évoquant Enter the Void, Universal Soldiers 4 ou autres fantaisies) puis la musique de lolita maniaco dépressive passée d'un autre côté pourraient être simplement classés au rayon « mauvais goût ». C'est une façon de manipuler ce qui laisse KO. Ces excentricités ne tombent pas du ciel. Elles ne sont pas ravissantes, pas tout à fait magnétiques non plus, mais la confession abjecte comme la bouffonnerie froide font leur effet. C'est tout un monde coupé du monde, qui écrase et dénie tout le reste ; un trou noir ouvert devant vous. Si on accepte cette fascination, on se partage entre une compassion sordide, un sentiment de révolte sans foi, une terreur complice.
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Créée
le 7 oct. 2015
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