Les bikers au théâtre

Avis sur Anarchy

Avatar Red Arrow
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Stupidement et opportunément nommé "Anarchy" en VF pour surfer sur le succès d'une certaine célèbre série de motards (ce titre a été aussi envisagé aux États-Unis avant d'être abandonné), "Cymbeline" de son vrai nom est, comme son titre l'indique, une adaptation de la pièce de Shakespeare mais, à l'instar du "Hamlet" sorti en 2000 du même réalisateur, il s'agit d'une transposition littérale de la pièce (les dialogues sont repris mot pour mot) dans notre époque moderne.

Longtemps encartée comme une tragédie du célèbre dramaturge à l'époque de son succès, "Cymbeline" est désormais une oeuvre plus méconnue et rangée parmi les comédies de son auteur. Il faut dire que la pièce a de sérieuses allures de pot-pourri ultime des ressorts dramatiques préférés de Shakespeare, comme si l'écrivain s'était presque caricaturé à l'extrême pour mieux surprendre avec une fin très éloignée des canons habituels de la tragédie. Une histoire d'amour entre amants maudits, des manipulations qui débouchent sur une série invraisemblable de quiproquos, des familles de personnages plus que dysfonctionnelles, des guerres sans fin pour asseoir son autorité, des trahisons, des empoisonnements, des vengeances belliqueuses, des serviteurs jouant un double jeu, des enfants sortis de nulle part, des apparitions fantomatiques, des morts qui ne le sont pas vraiment... Bref, il y a vraiment tout ce qui fait le sel des oeuvres majeures de Shakespeare réuni ici en une seule et même pièce, on a réellement l'impression que son auteur a ironiquement entendu dénoncer les archétypes tragiques dont il a lui-même abusé.

Cette parenthèse littéraire étant faite, Michael Almereyda fait donc ici du roi des Bretons, Cymbeline, luttant contre César et les légions romaines, un chef de gang de motards en guerre avec des forces de police corrompues. Au milieu de ça et d'une myriade de personnages en orbite qui auront tous leur rôle à jouer, il y a l'histoire d'amour interdite entre Imogene, la fille du roi et Posthumus, un jeune orphelin renié par le gang. Dans l'impossibilité de voir sa compagne, il fait le pari avec un beau parleur qu'Imogene ne pourra succomber au charme d'un autre que lui, un défi stupide qui marquera le début d'une spirale infernale de mensonges emportant tous les protagonistes sur son passage...

Comme dans sa version de "Hamlet", Michael Almereyda impressionne par sa capacité à faire fondre le texte de Shakespeare dans un contexte moderne. Quelques situations sautent évidemment aux yeux par leur désuétude (ce pari de séduction notamment) mais la transposition fonctionne toujours du tonnerre et devient la preuve à elle toute seule de l'intemporalité du texte. Même si l'on connaît cette histoire et ses issues, on se surprend ainsi à se demander comment telle ou telle situation va être repensée dans ce décor contemporain et à redécouvrir des dialogues qui paraissent trouver une nouvelle vie grâce à ce procédé d'adaptation utilisé ici avec brio. Déclamée par une distribution d'acteurs si impressionnante qu'elle provoquerait un AVC à n'importe quel directeur de casting (Ed Harris, Milla Jovovich, Ethan Hawke, Dakota Johnson, Penn Badgley, John Leguizamo, Anton Yelchin, Vondie Curtis-Hall, Delroy Lindo, Bill Pullman...), la pièce shakespearienne est aussi sublimée par une bande originale bien entendu à rebours de son époque d'origine mais où les paroles des morceaux choisis viennent astucieusement renforcer la force du texte -qui aurait imaginé un jour voir Milla Jovovich chanter "Dark Eyes" de Bob Dylan dans une relecture de "Cymbeline" sans que ça ne choque personne ?
Un autre tour de force de Michael Almereyda est aussi de respecter le statut particulier de cette pièce en laissant souffler le vent tragi-comique qui y règne. Il choisit donc de traiter la multitude de ressorts tragiques de cette histoire avec le plus grand sérieux du monde et de laisser simplement le comique qui s'échappe de certaines situations (la grosse valise, l'overdose de révélations à la fin, ...) se crée de lui-même, presque naturellement, respectant ainsi sans doute les perspectives "auto-satiriques" originellement recherchées par son auteur.

Néanmoins, le film pêche par un manque impardonnable d'ambitions formelles qui dessert sa force. Sur ce plan, on ne réclamait pas forcément toute une folie similaire à un "Romeo et Juliette" version Baz Luhrmann mais il manque à "Cymbeline" une véritable ampleur visuelle qui aurait pu parfaitement appuyer les énormes ressorts tragiques de l'histoire en traduisant leur dimension excessive par l'image. Le choix du réalisateur d'opter pour un certain minimalisme sans pour autant renier quelques envolées ne fonctionne en réalité que si l'on connaît la subtilité des buts recherchés par la pièce de Shakespeare, son approche risque de laisser les néophytes de ce texte sans les clés pour mieux en comprendre toute l'autodérision. Bien entendu, les contraintes budgétaires sont probablement une des causes à ce manque mais "Cymbeline" laisse constamment penser que si ce dernier avait été comblé, le film aurait été d'un tout autre niveau.

Au final, "Cymbeline" est un exercice de transposition shakesperienne moderne réussi dans le sens où l'on sent qu'il a été fait par et pour des amoureux de la pièce qui en saisiront avec satisfaction toute sa subtilité mais le souffle tragique qui l'habite aurait pu mieux être traduit à l'écran afin d'en montrer les excès et, par là même, élargir son champ de lecture à un public plus important.

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