Les couards qui ont peur de L'art vont trier...

Avis sur Antichrist

Avatar King-Jo
Critique publiée par le (modifiée le )

5,5 de moyenne, énormément de critiques négatives... Non mais vous n'êtes pas sérieux les gens ! Constatant que beaucoup d'entre vous sont restés bloqués devant l'aspect trashouille du film, je me suis senti investi d'une mission de prêcheur qui a pour but de vous convaincre qu'Antichrist n'est pas qu'une provocation gratuite, qu'il y a un vrai fond, et que le film transcende ces horreurs, horreurs qui s'avèrent même nécessaires à l'unité de l'oeuvre.

Quel grand malade ce Lars ! Après avoir savouré un Nymphomaniac génial au cinéma, je n'étais pas rassasié de provocation Von Trierienne, de pénis baladeurs et autres pénétrations non-censurées, et c'est donc plein de courage que je décidai d'affronter Antichrist, sagement conseillé par Stupeslip qui eut la présence d'esprit de me prêter le DVD de ce film diabolique. Il faut dire que j'appréhendais depuis quelque temps le moment de ce visionnage. Etais-je prêt à voir un homme se faire émasculer à coup de bûche, se faire masturber jusqu'à éjaculation sanglante et une femme se couper le clitoris ? Ah Stupeslip ! C'est qu'il veut souiller mon âme ! J'avais déjà mal digéré Seul contre tous et voilà qu'il revint à la charge avec d'autres films choc (sans compter qu'il tient absolument à m'infliger la filmo de Gaspar Noé, et que, là aussi, je devrai y passer).

Je choisis bien mon moment : l'après-midi, juste avant d'aller chez un ami. Au moins je serais moins enclin à cogiter seul dans mon coin.

La scène d'intro est bouleversante, magnifique. J'étais littéralement scotché devant ce noir et blanc somptueux couplé à un ralenti subtil et à une musique enchanteresse. Pour cet instant de beauté unique, j'aurais sans hésité mis 10/10. J'ai d'emblée pensé à Tarkovski, l'hommage était évident (et je n'ai su qu'Antichrist était un hommage au réalisateur russe qu'une fois le film fini, c'est dire !) On commence en beauté.

Le film sombre petit à petit dans une atmosphère sombre et dérangeante. Charlotte Gainsbourg est atteinte de dépression, et on ne nous épargne pas ses crises d'angoisses atroces, jouées à merveille. Comme Kirsten Dunst dans Melancholia, on la retrouve démunie face à un personnage rationnel, sûr de ses convictions qui adopte volontiers un air condescendant. Mais, encore une fois, ce personnage si sûr de lui verra petit à petit ses convictions ébranlées par l'irrationnel et Elle (Charlotte Gainsbourg) pourra d'autant mieux élever sa maladie au rang de vérité, ou du moins, légitimer son état psychologique devenu fragment de la Vérité. Et pour retranscrire ce renversement, quoi de mieux que d'extraire le spectateur de sa zone de confort, de son espace intime protégé par ses convictions ? C'est qu'à la fin de ce supplice poétique, notre cerveau est tout retourné, prêt au questionnement.
Tout ceci sent le questionnement métaphysique... L'homme est-il bon ? D'où vient le Mal ? Von Trier sépare nature et culture : Elle qui a abandonné sa thèse et se laisse aller à l'irrationnel aspire à devenir nature, alors que Lui n'aspire qu'à être intellect. La nature n'est pas la mère accueillante que l'on peut trouver ci et là chez quelques doux romantiques. Von Trier associe nature et satanisme, la nature est cruelle, animale (cela m'évoque d'ailleurs ce misogyne de Baudelaire : "la femme est naturelle, c'est-à-dire abominable"), ses manifestations nous le montrent bien : oiseau mort mangé par les fourmis, sangsues champignonnesques qui recouvrent la main de Lui au réveil et qu'il arrachera douloureusement, biche qui enfante un petit qui lui reste attaché alors qu'elle fuit, renarde qui déchire le placenta de son nouveau-né (et qui se met à parler pour annoncer que le chaos règne, et là je suis quand même resté perplexe)... Le monde des idées s'oppose au monde terrestre, matériel. Von Trier nous annonce la victoire de la nature sur toute chose, la victoire de cet ordre immoral dont il est une ambassade plus ou moins refoulée en chacun de nous. Car oui, plus que de la Nature elle-même, ce que mettra Elle en haut de la pyramide de ses peurs sera bien Elle-même, ce qu'il y a au plus profond d'elle-même, sa part animale, celle qu'elle exprime par une nymphomanie fulgurante, celle-là même qui lui a fait préférer le coït au sauvetage de son fils tombant par la fenêtre.

Le film jouit d'une symbolique forte. Ils n'ont pas de noms ce qui renforce l'universalité du propos. Antichrist aspire a être un mythe ou un anti-mythe. Le couple se retire à Eden, maison isolée au milieu de la forêt, berceau d'un anti-dieu, de cette force mystique qu'est la nature. On est dans le renversement des dogmes chrétiens. Elle arrive déjà pécheur, cet Eden n'est pas un paradis terrestre, loin de là, il est tout son contraire, un enfer angoissant. Elle finira par clouer la jambe de Lui à une petite meule (après lui avoir envoyé un coup de bûche sur le sexe, ce qui le fit sombrer dans l'inconscience). Elle le masturbe, il éjacule du sang. Le sang du Christ se transmet donc dans le coït. Le sexe est ce qui transmet la vie, ce qui transmet cette religion matérialiste. Il se réveille ensuite, ressuscité tel un anti-Christ qui ne pourra s'élever vers la colline des femmes, de la chaire, qu'après avoir assassiné sa femme, qu'après avoir succombé à ses plus vils instincts, s'abandonnant ainsi au Dieu Nature. La scène finale est très parlante avec ce halo de lumière l'entourant alors qu'il gravit ladite colline. Elle finira par abandonner son clitoris, par abandonner le plaisir qui coûta la vie à son fils dans une émancipation folle. Elle avait raison, Lui en est convaincu, la messe de la Nature a été célébrée.

Peut-on tout montrer ? Masturbation sanglante, excision du clitoris, scènes de sexe crues... J'ai frémis face à l'horreur de ces scènes. Il est indéniable que ces éléments apportent une vraie atmosphère angoissante et déstabilisante au film, mais plus que des artifices, ils dépeignent sans ménagement la matérialité du monde, sa cruauté. La chair et le sang constituent le fondement sordide de l'Homme, de sa nature, de son corps qui prend plaisir et souffre. Pour aller au bout du propos, il fallait le montrer, autrement tout ça n'aurait pas été sérieux, on aurait presque parlé dans le vent, le spectateur aurait été diverti avec satisfaction sans prendre conscience de la portée du message, ou vite fait. Von Trier nous montre un art totalement libre de s'exprimer avec les moyens nécessaires au soutien d'un propos totalement assumé. Reste au spectateur le choix de ne pas voir, et c'est tout à son honneur.

J'ai fait le choix de voir, et je n'en ressors pas déçu, loin de là. Film nombriliste, ai-je souvent lu... Pas plus que ces films de Tarkovski que vous aimez à élever au rang de chefs-d'oeuvre, et à juste titre... A voir donc, mais sans a priori négatifs pouvant empêcher un jugement et une interprétation justes et constructifs. Cependant, âmes sensibles, passez votre chemin.

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