Ecran de fumée

Avis sur Assassination Nation

Avatar Dany  Selwyn
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Cette critique ne fera d'"Assassination Nation" qu'une analyse partielle: certains aspects ne seront que peu explorés, même si tout aussi intéressants: parmi eux, on peut mentionner le côté très américain du film, qui se veut ancré dans la culture de son pays tout en en dénonçant certains travers ; ou encore son féminisme très assumé, qui s’attache à faire parler les traditionnelles victimes d’Internet de de l’Amérique puritaine : les femmes (en particulier la frange des sluts, toujours mises au ban pour leur trop grande liberté sexuelle) et les minorités. Même si ces deux points, pour moi, sont loin d'amoindrir la qualité du film de Sam Levinson, d’autres en ont déjà parlé mieux que moi. Je souhaite ici m’attarder sur une autre angle de ce métrage, qui à ma connaissance a été assez peu exploré (en tout cas au sein de ce site):

Volontairement outrancier et caricatural, « Assassination Nation » prend le parti de pointer du doigt un certain fonctionnement de l’internet actuel actuels, tout en en reprenant certains codes : voyeurisme exacerbé, manichéisme des protagonistes appartenant chacun à des communautés bien définies (les mâles alphas WASP oppresseurs VS les minorités exclues), irréalité de l’univers représenté, qui ressemble au premier abord à un assemblage de photographies photoshopées (avec jolies filles en petite tenue à la clé) pour se changer ensuite en un champ de bataille un peu grotesque, dont la violence peut rappeler certaines batailles plus ou moins raisonnables livrées au sein des divers forums et réseaux sociaux qui peuplent le web.

Le personnage de Lily est à ce titre révélateur : première cible de la déferlante d’hystérie et de haine qui s’abat sur Salem, elle est pourtant (au moins dans la première partie) un parfait produit de la génération hyperconnectée dont parle le film : bimbo de dix-huit ans sans cesse accrochée à son portable, d’où elle ne cesse d’envoyer des photos coquines, elle se trouve en plein cœur de ce système de l’image, et l’alimente activement, autant par plaisir que par fatalisme : pour elle qui semble avoir toujours vécu au milieu d’écrans, tout cela est « normal ». C’est ce que ses discours en voix off (tout maladroits ou sur-explicatifs qu’ils puissent être) viennent révéler : leurs diagnostics (dont la scène de fin se fera un bien sarcastique écho) sont sans appel : Internet (et plus particulièrement les réseaux sociaux) sont un monde de l’apparence, du falsifié, du tronqué, mais aussi un monde de totale déformation des valeurs et enjeux sociétaux ; chaque conflit y prend une importance disproportionnée, chaque petite gratification (un like, par exemple) devient un signe de reconnaissance absolue, et-peut-être parce que les conflits ne cessent de s’y multiplier pour tout et rien-chaque manifestation de violence finit par devenir banale.

Cette sorte de mise en abyme constante des travers virtuels pourrait devenir agaçante si elle ne s’exerçait pas aussi au niveau de son format même : l’écran de cinéma. Au sujet de la mise en scène du métrage, quelques critiques ont mentionné Wong-Kar-Wai ou Harmony Korine. Mais presque aucun d’entre eux (hormis sur le site A-voir-A-lire) n’a évoqué De Palma. Outre l’allusion à Carrie faite par l’une des héroïnes-avec laquelle Assassination Nation possède plusieurs points communs scénaristiques-, on pense aussi à des films comme « Blow Out » : d’abord pour cette manière, par des surcadrages à foison, de matérialiser un « écran dans l’écran » ; ensuite pour cette même sur-esthétisation de l’image, de façon à la rendre trop bien léchée pour être honnête. C’est que le but de De Palma, aussi bien que celui de Sam Levinson, devait être le même : rappeler au spectateur que lui aussi, en même temps que les personnages (qu’ils soient devant un film, comme les héros de Blow Out, ou pendus à leur smartphone, comme ceux d’Assassination Nation), contemple une image falsifiée sur un écran. C’est en ce sens selon moi, qu’il faut interpréter, au moment où Salem bascule dans le chaos, les déclarations de l’héroïne, positionnée au milieu d’un gigantesque cadre :

« De toute façon, rien de tout ça n’est vrai. »

Les images des réseaux sociaux, on l’aura compris, ne donnent pas à voir le réel : elles ne montrent qu’une vision partielle et faussée des choses. Mais il en va de même pour l’image de cinéma : la vision qu’elle nous offre est elle aussi partielle (elle s’arrête aux bords du cadre) et faussée : toute les questions de scénographie, de cadrage et de composition visent à nous faire voir les choses d’une certaine manière…procédé qui, au fond, ne diffère pas tant que ça d’une photographie retouchée sur Insta. Plus malin qu’il n’en a l’air, ce film : il pose le spectateur, non pas dans la position du juge qui observe l’action de manière détachée et se réserve le droit de la commenter en bien ou en mal, mais dans celle du voyeur, va regarder pendant 1h48 une succession d’images sur un écran, dans le but de se divertir…ce qui le rend, non seulement semblable aux protagonistes, mais aussi, à sa manière, acteur de l’action qui se déroule sous ses yeux. C’est à sa propre condition que ne cesse de le renvoyer Levinson au travers de son film. La seule façon pour lui de sortir de cette position serait d'éteindre son téléviseur, ou de quitter la salle de projection dans laquelle il se trouve.

Mais dans la plupart des cas, il restera jusqu'au bout, avide de connaître la suite des évènements. Dans certains cas, il arrivera même qu'une fois sa séance terminée et après un certain temps de réflexion, il pousse le vice jusqu'à se connecter à un site spécialisé (également réseau social), et que, à nouveau posté devant un écran, il écrive une appréciation, bonne ou mauvaise, du film qu'il vient de voir. Puis qu'il la publie. Et se pelotonne sur sa chaise de bureau, dans l'attente des likes...

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