Rêves de bonheur... "au-delà des montagnes"

Avis sur Au-delà des montagnes

Avatar Anne Schneider
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Trois époques. Trois destins. Mais cette double triangulation ne va pas conserver un profil géométriquement constant.

On découvre Tao, le sommet féminin du triangle héroïque, participant fièrement à une chorégraphie de groupe, dans la Chine populaire de 1999. Superbement arboré par l'actrice Zhao Tao, le sourire désertera rarement son visage, et ce sera alors pour se liquéfier en un torrent de larmes digne des crues du Yang-Tsé-Kiang, ce fleuve impétueux sur les rives duquel Jia Zhangke avait situé l'action de son fascinant Still Life. Elle incarnera, tout au long du film, l'indéfectible optimisme du régime communiste, sa foi en un bonheur assuré, même si celui-ci se dissimule "au-delà des montagnes"...

Celui de ses prétendants qui aura la chance de l'épouser, Zang, revêt rapidement un visage plus inquiétant, puisqu'il s'emploie par tous les moyens à assurer sa domination, financière et humaine. Ce personnage est fasciné par le modèle capitaliste et rêve d'une Amérique qu'il voudrait gagner dans sa rutilante voiture rouge, au mépris du Pacifique dont Tao lui rappelle l'existence...

Chacun de ces deux êtres verra le naufrage de ses rêves, repoussés dans un ailleurs qui deviendra, au long du film, de plus en plus inaccessible. Jia Zhangke multiplie à plaisir les images brouillées, souvent nocturnes, chatoyantes, qui finissent toujours par se clarifier, mais nous ont donné au passage le sentiment d'un regard subjectif, troublé, confus, égaré dans un monde qui n'existe pas.

Lianzi, l'amoureux finalement écarté quoique constamment aimé, incarnera une figure plus paradoxale, puisque subissant un naufrage plus rapide mais ayant préservé ses rêves, ses valeurs, et sauvegardant, au bout du compte, sa dignité. Il est le petit peuple chinois, suffisamment victime de l'idéologie pour ne plus se trouver en mesure d'entretenir ses illusions politiques, et s'étant replié sur un espace plus intime, celui-ci fût-il trop étriqué pour pouvoir espérer y survivre longtemps. Il est d'ailleurs traité de manière également très chinoise par son créateur : loin de l'endoctrinement judéo-chrétien qui fait de la victime un saint et un héros, Jia Zhangke aborde son personnage avec un immense humanisme, se penchant avec tendresse et bienveillance sur son destin contrasté, qui nous apparaît ainsi à nu, dans toute sa dimension à la fois simple et tragique.

Mais un jeu de substitution s'opère autour de cette troisième pointe du triangle, puisque la dernière époque, 2025, abandonnant définitivement Lianzi à son sort, se centre, à Melbourne principalement, sur l'existence de Dolae, l'enfant issu de l'union des deux premières pointes.
Ces deux figures masculines, l'enfant et l'amour avorté, sont effectivement liées dans l'architecture du film : c'est avec eux deux seulement que Tao, autour de qui toute la structure s'organise, est liée par une clé ; clé recherchée et sauvegardée de Lianzi, à qui Tao la remet lorsqu'il revient, malade, dans sa ville d'origine, en signe de serment définitif ; clé de la maison de Tao, tendrement nouée autour du cou de l'enfant par la mère, pour qu'il puisse "rentrer chez lui" lorsqu'il le souhaitera.

Or le dernier volet du triptyque offre sans doute les questionnements les plus féconds du film, ses saillies les plus piquantes. Ainsi, ces cours de chinois pris par les enfants des immigrés chinois en Australie, soulignant de manière infiniment cruelle, mais avec l'acuité de la lucidité, la perte des repères et de toute une culture en une seule génération. Ou, sommet du film, ce moment où le grand adolescent, emmuré dans une incapacité de dialogue avec l'adulte encore plus complète que pour ses semblables, doit recourir aux services d'une traductrice pour dialoguer avec son père ; Zang, victime de sa fascination yankee, a si parfaitement veillé à l'éducation de son fils dans la langue anglaise que, maîtrisant, quant à lui, mal cette langue, et son fils s'étant consciencieusement détourné du chinois, ils ne peuvent plus communiquer directement. Opacité des liens humains, dans un monde pourtant tout de verre, où les tablettes de 2025 sont transparentes, à l'image des immenses baies vitrées qui cernent l'appartement et semblent vouloir le précipiter dans la mer.

L'homme qui se posait en prédateur au début du film finit seul, entouré de ses armes à feu que l'Australie l'autorise à acquérir, mais avec lesquelles il se plaint de n'avoir personne à tuer ; critique suprême du modèle américain. Et la femme, tout aussi seule, danse rêveusement au son imaginaire de la chorégraphie d'ouverture qu'elle se rejoue mentalement. Entre les rêves atteints, mais stériles, et le bonheur fictif mais survivant quelque part, "au-delà des montagnes", le choix est vite fait.

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